Les Humbert à la Conciergerie

Les Humbert à la Conciergerie

Le XIXe siècle — 31 décembre 1902

L'arrivée à Paris — Un cadre dramatique — L'angoisse de l'attente. — Une nuit terrible – Enfin ! — Lamentable débarquement — Hue !... cocotte — Vers la prison — L'internement à la Conciergerie — Eve en liberté — Enquête et instruction.

Lugubre, presque sinistre, l'endroit choisi pour le débarquement des Humbert !

Derrière la Butte-aux-Cailles, entre le boulevard Macdonald (*) et la rue du Chevaleret, tout près des fortifications, se trouve la gare d’Orléans-Ceinture.

Prévenu à 6 h du matin que là s'effectuera l'arrivée des Humbert, je me rends en toute hâte à cet endroit.

Le paysage est triste, triste à pleurer. On dirait d'un décor de mélodrame à péripéties tragiques.

Un vaste espace de terrain sillonné de rails de chemin de fer se perdant dans le lointain, des quais sur lesquels des ombres circulent en courant ; au-dessus des têtes, le pont de fer de la ligne de ceinture : à gauche, des voies de chemin de fer et, plus loin, des cabanes d'aiguillages; à droite, juste devant le quai où les inspecteurs de la sûreté et les seuls journalistes sont autorisés à stationner, la voie où s'arrêtera le rapide qui ramène les fugitifs, et, plus loin, une petite barrière ouvrant sur la rue du Loiret, où vaguement, l'on entrevoit les lanternes des fiacres qui, dans quelques minutes, vont emporter tout la monde vers la Conciergerie.

À côté de la barrière, un escalier en pierre conduisant à la station des lignes de ceinture, escalier romantique, derrière lequel se profilent sur le fond noir du ciel les silhouettes d'arbres dénudés, et de sombres et immenses bâtisses.

La gare d'Orléans-Ceinture vers 1872

Par instants, le silence de la nuit est rompu par les sifflets stridents des express qui passent à toute vitesse. C'est lugubre ! On se croirait sur le lieu d'une exécution capitale, dans l'attente du moment où le prisonnier fera son apparition et sera livré au bourreau.

Des hommes d'équipe traversent les voies en portant des lanternes rouges, vertes, blanches... Ils passent lentement et se perdent dans la nuit. On dirait des fantômes.

Peu à peu, la gare s'emplit. Un service d'ordre s'organise. Des agents des 12e, 13e 14e arrondissements pénètrent dans la gare et établissent des barrages.

Les abords de la gare sont gardés de même. M. Mouquin, sous-directeur de la police municipale, prend ses dernières dispositions.

De tous côtés, des agents de la Sûreté et des inspecteurs de la Sûreté générale sont disséminés.

Sur le quai où doit se faire le débarquement, plus de cent journalistes, dessinateurs, voire des photographes, sont massés derrière un cordon d'agents, attendant fiévreusement l'arrivée du rapide.

Sept heures ! On regarde à l’horizon, un disque tourne, au train est signalé. On l'aperçoit de loin. Il entre en gare et s'arrête. Ce n'est qu'un train omnibus, dont les voyageurs, apercevant la foule massée dans la gare, se mettent aux portières, se demandent ce qu'il y a, interrogent... Quelques gamins, se rendant à leurs ateliers, lancent des lazzis, blaguent les chapeaux hauts de forme, « les tuyaux de poêle » de MM. Mouquin, Hamard, Maréchal, Michel, Monniot.

Le train s'ébranle, et l'attente reprend.

À ce moment il commence à pleuvoir. Une petite pluie fine s'abat sur les spectateurs et sur les acteurs de cette scène, et les pénètre, et les glace.

L'arrivée du train

Un signal !... Trois lanternes apparaissent au loin, grossissent, se rapprochent.

— Les voilà ! nous dit M. Mouquin, en se tournant vers nous.

Le rapide entre en gare, ralentissant progressivement. Il est 7 h. 24. Le train a 9 minutes de retard.

Dans les premiers wagons, aux portières, nous reconnaissons quelques confrères revenant de Madrid dans le même train que les fameux escrocs. Ils s'inquiètent, nous aperçoivent, comprennent que c'est ici que va se faire le débarquement et descendent.

L'énorme fourgon où sont les Humbert s'arrête devant nous. Il est placé en queue du train et derrière lui il n'y a qu'un wagon de marchandises. Quelques hommes d'équipe se précipitent, détachent rapidement du train le fourgon des Humbert, et le train repart à toute vapeur pour Austerlitz et pour Orsay.

La descente

On se précipite pour apercevoir les escrocs. Des voyageurs de trains de banlieue descendus à Orléans-Ceinture, s'arrêtant curieusement. La nouvelle de l'arrivée des Humbert sa répand très vite, et, de tous côtés, on voit des têtes qui cherchent à voir.

Des wagons à bestiaux, garés sur une voie, regorgent d'employés de la gare. Le pont de la ligne de ceinture est noir de monde. L'escalier qui y conduit présente une rangée de têtes penchées. Sur les voies, du monde, plus loin du monde, partout du monde.

Un express de Paris passe et son sifflet strident déchire lugubrement l'espace.

Ils descendent enfin.

M. Hennion remet les prisonniers entre les mains de M. Hamard.

Eve Humbert descend la première. Elle est vêtue de noir, a un collet d'astrakan et une toque noire. Elle tient à la main un petit sac noir, et aide sa mère à descendre du train. Elle baisse la tête et a l'air bien triste ! Elle ne parait pas très grande. Assurément elle n'est pas petite, mais ce n'est pas la sorte de géante qu'on a représenté. Sa taille ne semble pas avoir quelque chose d'excessif. Est-ce une illusion ?

Mme Humbert est petite, mais elle n'est pas aussi boulotte qu'on l'a dit. Elle a dû éprouver de grosses souffrances morales car elle a maigri. Elle est tout de noir vêtue : toque noire, jaquette noire, jupe noire. Elle tient, elle aussi, un petit paquet à la main. Derrière, descend Maria Daurignac, coiffée d'une toque noire garnie de velours bleu.

Les trois femmes, qui ont l'air de trois petites bourgeoises, sont suivies d'une garde malade. Elles se dirigent, encadrées par les agents, vers la sortie de la gare, par la barrière de la rue du Loiret. Personne ne dit mot. On entendrait voler une mouche.

Cette scène est tragique au dernier point, et il est impossible de rendre cette impression sur le papier. Nous sentons une émotion soudaine nous étreindre à la vue de ces trois femmes, dont-on a tant parlé, et dont l'attitude ne ressemble nullement à celle que nous attendions d'elles.

Les hommes viennent ensuite : d'abord Romain Daurignac, puis Émile, enfin Frédéric Humbert. Ce dernier avait à la main un petit sac marron. Émile portait une couverture. Il avait la barbe très courte et en pointe. Il portait l’air très déprimé.

En route vers la prison

Les prisonniers sont conduits vers des voitures de place.

Mme Humbert, qui est très abattue, demande à M. Hamard de l'autoriser à monter dans la même voiture que sa fille. Elle y est autorisée. Un inspecteur monte avec les deux femmes, un second grimpe sur le siège. On baisse les stores de la voiture, et fouette, cocher !... En route pour la Conciergerie.

Maria Daurignac part ensuite, en compagnie de deux inspecteurs. Puis chacun des trois hommes monte dans un fiacre avec deux agents, et le départ général s'effectue, Deux itinéraires, sont suivis.

Les trois femmes, qu'escortent M. Hamard et M. Monniot, suivent le trajet suivant : rue de Patay, place Jeanne-d'Arc, rue Jeanne-d'Arc, boulevard de la gare, place Pinel, rue Esquirol, rue Jeanne-d'Arc, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, rue Linné, rue de Jussieu, rue des Écoles, rue Monge, place Maubert, rue Lagrange, quai Montebello, Petit-Pont, quai du Marché-Neuf, quai des Orfèvres.

Là un service d'ordre très sévère avait été organisé par les soins de M. Pfister, officier de paix des brigades de réserve.

Les voitures sont arrivées au quai des Orfèvres vers 8 h., pendant que dans la cour du Dépôt arrivaient les voitures renfermant les hommes, et qui avaient suivi l'itinéraire suivant : rue du Loiret, rue du Chevaleret, boulevard de la Gare, rue Sauvage, quai de la Gare, quai d'Austerlitz, quai Saint-Bernard, quai de la Tournelle, pont de l'Archevêché, quai aux Fleurs, quai de la Cité, quai de l'Horloge et cour du Dépôt. L'entrée s'est faite par le n° 5 du quai de l'Horloge, où M. Murail, officier da paix du 1er arrondissement, assurait le service d'ordre. Les deux arrivées se sont faites presque simultanément.

Pendant le trajet

Il n'y a eu aucun incident.

Néanmoins, aux environs de la gare d'Orléans-Ceinture, le public avait rapidement su de quoi il s'agissait. Il y avait beaucoup de monde. Au moment où la voiture qui emmenait Thérèse Humbert et sa fille passait au coin de la rue du Loiret et de la rue du Chevaleret, un cri s'est élevé de la foule : « Vive Thérèse ! »

Sur le parcours, le public s'étonnait de voir ces files de voitures, encadrées d'agents cyclistes, et beaucoup devinaient la vérité. Des gavroches criaient : « Ce doit être la mère Thétèse ! » Sur le quai du Marché-Neuf, des trottins, se rendant à leur travail, s'écriaient : « Ah ! ils reviennent de la noce ! »

[...]


(*) Fait curieux, la même erreur concernant le boulevard Masséna se retrouva dans d'autres quotidiens. (NdE)

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