La viande meurtrière - 1907

Empoisonnés

La viande meurtrière

Une famille de chiffonniers, composée de huit personnes, s'empoisonne en mangeant du foie dé mouton un enfant en meurt, une vieille femme est, en danger de mort.

Le Matin — 13 juillet 1907

Entre les numéros 26 et 28 de la rue Damesme s'ouvrent, parmi des terrains vagues, plusieurs voies symétriquement alignées où s'élèvent, pittoresques et vétustés, des baraques en planches et des cahutes en torchis. C'est là que vit, grouille et travaille une populeuse colonie de chiffonniers.

Un drame angoissant vient de jeter le deuil parmi cette curieuse tribu. Mercredi soir, autour de la table familiale, Achille Lœillet; âgé de trente-huit ans, sa sœur Marie, trente-quatre ans, Agathe Lœillet, née Gautier, mère d’Achille, âgée de soixante et onze ans, leurs cinq enfants Georgette, neuf ans, Louis, sept ans, Georges, cinq ans, Annette, trois ans et Lucien, deux ans, se trouvaient réunis et s'apprêtaient à dévorer à belles dents une copieuse ration de foie de mouton, le plat de résistance du dîner. Une amie de la famille, Mlle Antoinette Boissonnade, dix-neuf ans, mécanicienne en chaussures, avait été invitée.

La grand'mère, Mine Agathe Lœillet avait fait cuire dans une marmite en fonte le foie de mouton avec du persil, du saindoux, du lard et de la farine. Le petit Lucien, qui avait grand'faim, fut servi le premier ; gloutonnement, il ingurgita sa portion et fut soudain pris de vomissements et d'horribles malaises.

Les autres convives, qui avaient également goûté à leur plat, éprouvèrent des picotements singuliers et furent également en proie à de fortes nausées et à des coliques.

Le jeune Louis alla aussitôt chercher du lait qui calma les douleurs atroces qu'enduraient les pauvres gens.

Mlle Boissonnade fut malade jusqu’à quatre heures du matin. Ce n'est qu'alors qu'elle put rentrer chez elle.

Le petit Lucien, qui avait absorbé toute sa portion de foie de mouton, expira à cinq heures du matin au milieu d'horribles convulsions.

M Pelatan, l'actif, commissaire du quartier de Maison-Blanche, a envoyé le petit cadavre à la Morgue aux fins d'autopsie. Le magistrat a également adressé, au greffe du tribunal le restant du foie de mouton qui sera analysé.

Nous-avons vu Mme Marie Lœillet, entourée des enfants, de son frère, au chevet de sa mère mourante ; elle nous dit d'une voix brisée :

— Notre ainé, Louis, nous a vivement inquiétés. Nous avons cru le perdre après notre cher petit Lucien ! Heureusement, il va mieux maintenant ; ma mère, la pauvre vieille, va très mal, très mal. La sauverons-nous ?

Le docteur Mangenot, qui prodigue ses soins à cette malheureuse famille, était attendu pour soigner Mme Lœillet mère. M. Viard, Boucher, qui vendit le foie de mouton aux infortunés chiffonniers, nous a fait les déclarations suivantes :

Je puis vous affirmer que l'inspection sanitaire, très rigoureuse sur le marché de la Villette, ne laisse jamais sortir des viandes avariées. J'ai acheté le fameux foie de mouton chez MM. Arfé et Cognard ; j'en avais environ dix-huit livres. Je les ai vendues à mes nombreux clients mardi, mercredi et jeudi. Ceux-dont été satisfaits. Je m'étonne que, seule, la famille Lœillet ait eu à se plaindre du foie que je lui ai livré. N'a-t-elle pas mangé ou bu autre chose qui a causé l'empoisonnement !

M. Pelatan a néanmoins prié M. Viard de se tenir, à sa disposition. Le parquet, saisi de l'affaire, va commettre un juge d'instruction.


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