UNE ÉVOCATION DU 13e ARRONDISSEMENT DE 1860 AUX ANNÉES 30

Le feuilleton

Episode # 1

I
Une visite inattendue

Il y a deux Paris : celui que tout le monde connait, que les étrangers visitent et nous envient, et dont les merveilles sont célèbres dans monde entier ; c’est le Paris opulent et admiré ; mais il en existe un autre, souvent plus ignoré que bien des villes de province, car il n’est connu que de ses habitants, des personnes que les affaires y conduisent et des promeneurs qui s’y aventurent les jours de fête. C’est le Paris excentrique, la ruche où s’agite le monde des ouvriers et des manufactures : le Paris pauvre et dédaigné.

S’il ne possède pas les splendeurs et les éblouissements du premier, il a cependant, pour qui sait le voir et le comprendre, ses attractions et ses beautés, plus modestes, sans doute, mais non moins originales. Il est rare que l'artiste et le fureteur, lorsqu'ils y vont à la découverte, perdent leur temps et regrettent leur peine.

Un de ces coins perdus de Paris est le quartier de la Maison-Blanche, que délimitent, à peu de chose près, sur la rive gauche de la Seine, le boulevard d’Italie, l'avenue du même nom, les fortifications et la rue de la Glacière.

La vallée de la Bièvre le traverse de part en part. Bien qu’elle soit en partie comblée et que les énormes amas de décombres sous lesquels elle finira prochainement par disparaître l’enserrent quelquefois de si près qu’à peine lui laissent-ils le passage nécessaire à ses eaux, elle lui conserve encore un air agreste en bien des endroits.

Elle sème les déserts arides ou les steppes gazonnées de ses terrains vagues, de ses champs aux maigres cultures d’oasis qui sont, l’été, pleins d'ombre et de fraîcheur.

À chaque instant, au tournant des rues, du haut de ses buttes, par les échappées que le hasard ménage entre les maisons, des bouquets d’arbres ou des files de peupliers apparaissent, Ils marquent son cours, comme des jalons, et couvrent à demi de leur riant manteau de verdures les laideurs des tanneries et des usines assises sur ses bords, le pied dans ses eaux boueuses, dont les teintes, d’un gris indéfinissable, gardent comme le reflet de toutes les lessives suspectes auxquelles elles ont servi.

Le plus vaste peut-être et le plus caché de ces débris encore subsistant de l'ancienne campagne parisienne se trouve au-dessus de la rue de Tolbiac, dans le voisinage de la rue de la Glacière.

La prairie de la Glacière en contrebas de la rue Barrault.
d'après une photographie de Hippolyte Blancard (1890)

Bien qu’il soit bordé par d'énormes talus de décombres, il est très pittoresque. La Bièvre dans celle partie de son cours, a été divisée en deux bras pour les besoins de l’industrie et le terrain qu’elle embrasse est couvert de cultures ou de pelouses semées de saules et de peupliers.

Entre les talus tapissés de gazon ou de luzernes qui le dominent et finissent par le recouvrir, ce coin champêtre apparaît comme un vallon sauvage dont les plans les plus lointains, perdus dans un fouillis de verdure, prolongent leurs profondeurs presque à perte de vue.

On s’y croirait à cent lieues de Paris.

Soigneusement entouré de palissades et de grilles, il est à peu près inaccessible pour qui n’y possède pas un accès.

Deux ou trois maisons de maître, habitations des industriels possédant les usines les plus proches, sont disséminées au milieu de ces masses verdoyantes comme au milieu d’un parc.

Une des mieux entretenues, sinon des plus vastes, se trouve tout à l'extrémité de ce vallon moitié naturel et moitié factice, à quelque distance de l’endroit où se réunissent les deux bras de la Bièvre, sur sa rive droite.

Le bras vif de la Bièvre vu depuis le boulevard d'Italie
d'après un détail d'une photographie de Hippolyte Blancard (1890).

Une plantation de peupliers l’entoure et l’encadre. Elle est précédée d'un parterre formé de pelouses et de buissons d’arbustes, où l’on ne peut pénétrer que par un pont rustique jeté sur la rivière et dont le passage n'est permis qu’aux personnes ayant accès dans la longue allée qui le met en communication avec la rue de la Glacière.

La maison, bâtie légèrement, comme la plupart de ces constructions parisiennes, mais avec soin, se compose d'un rez-de-chaussée exhaussé de quelques pieds au-dessus du sol et d’un étage surmonté de mansardes.

Sa partie postérieure affleure le pied de la butte voisine sans y être adossée, et elle est si bien cachée, l’été, dans la verdure, qu’à moins de la connaître, il est presque impossible de l’y découvrir.

Comme elle est entièrement couverte d’un enduit dont la teinte rappelle celle du stuc, on l’a surnommée la Maison Blanche.

Le 25 octobre 188., vers dix heures du soir, cette tranchée profonde était plongée dans d’épaisses ténèbres, qui lui donnaient un aspect lugubre, presque sinistre. Un homme venait cependant d’y pénétrer par l'allée conduisant à la Maison Blanche.

Il suivait cette route étroite et sinueuse d’un pas lent, mais assuré, comme s'il la connaissait de longue date.

Après avoir franchi la passerelle jetée sur la Bièvre, il gagna, par un sentier long de quelques mètres, la porte à claire-voie donnant accès dans le jardin de l’habitation.

Cette porte, en s'ouvrant fit tinter une sonnette, et au moment où il atteignait le perron, un homme sortant de la maison y parut, une lumière à la main.

Les deux bras de la Bièvre réunis avant le passage sous le boulevard d'Italie en 1895.
On note la différence de niveaux d'1,50m entre les deux bras.
d'après une photographie d'E. Gaillard

D’un mouvement rapide, et comme s'il n'eût pas attendu cette visite, il approcha son flambeau du visiteur, afin de le dévisager.

Lorsqu'il aperçut ses traits, il pâlit, et un mouvement nerveux, presque imperceptible, agita la main qui tenait le flambeau. Mais il se maîtrisa sur-le-champ.

— Ah ! c'est vous, Lucien, dit-il.

— Vous ne m’attendiez pas ? repartit Lucien d’un ton où perçait comme une pointe d’ironie.

— Non, je l’avoue. Mais je n’en suis pas moins heureux de vous voir. Demain soir, vous ne m'auriez plus trouvé. Vous avez reçu ma lettre ?

— Oui, c'est elle qui m'amène. Vous êtes seul ?

— À peu près. J'ai congédié ce matin mon unique servante, et je suis resté ici avec ma femme et mon fils, qui sont couchés et dorment. Désirez-vous les voir ?

— Non, c’est avec vous seul, Marcel, que je désire m’entretenir.

Tout en causant, les deux hommes étaient entrés y dans le vestibule, pièce assez vaste, mais presque nue, où trois ou quatre chaises en fer étaient placées au-dessous des portemanteaux.

— Alors, repartit Marcel, veuillez venir dans mon cabinet. Et, se dirigeant vers l’escalier qui s’ouvrait au fond du vestibule, il gagna le premier étage, en passant devant Lucien pour l’éclairer.

Arrivé sur le palier, il le fit entrer dans une pièce située à sa droite, dont il ouvrit la porte avec précaution, sans doute afin de ne pas éveiller sa femme et son fils.

Cette pièce, qui lui servait de cabinet, était richement meublée, mais de meubles passés de mode et mal entretenus.

Aux murs étaient suspendues des panoplies d’armes rares et des attributs de chasse alternant avec des tableaux représentant des chevaux de courses ou des scènes de sport.

Lorsque Marcel eut posé sur un guéridon le flambeau qu'il tenait à la main, les deux hommes échangèrent un regard profond, comme s’ils essayaient mutuellement de pénétrer leurs pensées, puis leurs paupières s’abaissèrent et ils restèrent quelques secondes immobiles et silencieux en face l'un de l'autre.

Vêtus simplement, mais avec une élégance qui ne se rencontre guère que dans la noblesse et la haute bourgeoisie, ils semblaient à peu près du même âge et devaient avoir de trente à trente-cinq ans.

Bien qu’ils fussent très différents d’air et de visage, il existait entre eux comme une vague ressemblance.

Ils étaient cousins et fils de deux frères.

Le maître de l'habitation, Marcel Percieux, était l’ainé.

Il avait trente-cinq ans et conservait encore un grand air de jeunesse, bien que certaines altérations du visage trahissaient déjà les progrès de l’âge où les excès d’une existence sur menée par le plaisir.

D’une stature au-dessus de la moyenne et de complexion robuste, il avait les formes pleines et nerveuses, d’un homme physiquement entraîné par les exercices du sport.

Sa taille, qui n’avait encore rien perdu de son élégance, bien qu’elle commençât à se charger d’embonpoint, se courbait cependant légèrement lorsqu’il ne se tenait pas sur ses gardes et ressentait les premières atteintes de la fatigue. Ses épaules se voûtaient aussi.

Mais c’était sur le visage que ces traces d’une vieillesse précoce étaient le plus apparentes.

Les traits, assez réguliers, bien que les pommettes fussent un peu trop saillantes et le menton trop accentué, étaient cependant restés jeunes dans leur ensemble.

Mais ils avaient pris avec l’âge une expression désagréable devenant presque pénible, lors qu'elle était accentuée par la colère ou quelque autre passion violente.

Les yeux, d'un noir sombre et profondément enfoncés dans les orbites, avaient un regard vif et pénétrant, mais mobile et comme inquiet, que l’on parvenait difficilement à saisir.

Les rides qui sillonnaient le front et plissaient les tempes et la partie inférieure des paupières, des cheveux coupés en brosse et d’un noir mat, où quelques filets blanchâtres commençaient à se montrer, et une épaisse moustache de même couleur accusaient encore ce caractère antipathique de la physionomie, sans cependant le rendre répulsif.

Marcel était, comme son cousin Lucien, petit-fils d’un riche tanneur dont les établissements étaient situés dans le voisinage et qui s’était fait construire, pour les surveiller de plus près, l'habitation où ils se trouvaient alors.

Comme leurs pères avaient vécu dans une étroite union, cette habitation était presque aussi familière à l’un qu’à l’autre.

Lucien, plus jeune de deux ans, sembla l’être bien davantage, et on ne lui eût guère, à première vue donné plus de vingt-cinq à vingt-huit ans.

 
(A suivre)

Ernest Faligan

Saviez-vous que... ?

Le 29 juin 1901, la température atteignit 33° à Paris et ce jour là, vers midi, Mme Louise Lesire, âgée de cinquante- deux ans, demeurant 157, rue Jeanne-d’Arc, fut frappée d'insolation, boulevard Saint-Marcel. Elle mourut dans la pharmacie où on l’avait transportée pour lui donner des soins. (Le Figaro - 30 juin 1901)

*
*     *

Le 23 juillet 1892, un ouvrier tourneur en bronze, nommé Dubru, se suicidait en se jetant dans la Bièvre, boulevard d’Italie. Son corps fut transporté à la Morgue.

*
*     *

Le pont de Tolbiac franchissant les voies de chemin de fer de la compagnie d'Orléans avait été inauguré le 15 juillet 1895 en présence du Président de la République, M. Félix Faure, qui, à cette occasion, dit quelques mots aimables.
Ce pont entièrement métallique, mis à part la chaussée, mesurait 162 mètres de longueur en trois travées de 51 mètres, 60 et 51 mètres.

*
*     *

Le 23 novembre 1897, vers quatre heures, un employé de banque, M. Henri L…, âgé de 40 ans, habitant boulevard de Port-Royal, se présentait au commissariat de police du quartier Croulebarbe et demandait à voir le commissaire en personne.
Mis en présence de M. Yendt, le pauvre employé déclara que Dreyfus était innocent et que c'était lui-même qui avait dérobé et vendu les documents à l'Allemagne. Puis, il prononça quantité d'autres paroles incohérentes.
M. L… fut envoyé l'infirmerie spéciale du Dépôt.

L'image du jour

La rue Jonas à la Butte-aux-Cailles

La rue Jonas fut l'une des dernières rues éclairées par des quinquets. Ceux-ci subsistèrent au moins jusqu'en 1913.