L’avenir de la Bièvre
Journal des débats politiques et littéraires — 15 octobre 1846
La rivière de Bièvre va être règlementée ; le régime de ses eaux sera modifié et définitivement fixé depuis sa source jusqu'à son entrée dans Paris. Aux quelques renseignements que nous avons donnés, nous ajoutons ceux qui suivent, et qui complètent l'ensemble du projet que le préfet de la Seine a fait étudier, et qui sera mis à exécution.
La Bièvre prend sa source dans une ferme au-dessus de Versailles, et se jette dans la Seine à Paris. C'est un cours d'eau fort peu considérable et sans valeur, à en juger par le volume d'eau qu'il débite ; mais il est en réalité très important par le grand nombre d'établissements industriels qu'il alimente depuis la manufacture de Jouy jusqu'à celle des Gobelins. Les principaux moulins qu'il dessert sont le moulin des Prés, le moulin de Gentilly, le moulin de La Roche, le moulin d'Arcueil, qui a été établi par le prince de Guise, le moulin de Cachan, le moulin de Berny et d'Antony, qui a appartenu aux Bénédictins de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.
Nous ne comptons pas ici un grand nombre de petites usines établies sur ce cours d'eau, et alimentées au moyen de barrages fort illégalement établis. Le désordre qui règne sur le cours d'eau de la Bièvre existe depuis très longtemps. À dire vrai, jamais il n'a reçu de règlement sérieux. Quelques mesures de police ont été mises en vigueur dans le siècle dernier, mais elles sont promptement tombées en désuétude.
La Bièvre amène en hiver moyennement 10,000 mètres cubes d'eau en vingt-quatre heures, en été elle débite à peine 2,000 mètres cubes. Cette pénurie nuit considérablement aux usines et est une cause d'insalubrité pour les communes que la rivière traverse.
L'amélioration dont la rivière de Bièvre va être l'objet sera surtout sensible dans le trajet que le cours d'eau poursuit depuis Gentilly jusque dans l'intérieur de Paris. Les prairies qui bordent cette rivière entre le moulin des Prés et le boulevard extérieur de Paris sont couvertes d'eau pendant la saison d'hiver et produisent une partie de la glace qui sert à l'approvisionnement de Paris.

(détail d'un plan édité en 1845)
Afin de faciliter l'inondation de ces prairies, les propriétaires pratiquent des saignées dans les berges de la rivière, et pendant l'été ces saignées mal fermées occasionnent des pertes d'eau fort préjudiciables aux usines d'aval. On remédiera à ces abus en forçant les propriétaires à établir des vannes mobiles fermées avec cadenas, dont la clef sera remise à des gardes-rivière, qui ne les ouvriront qu'en temps opportun.
Le cours d'eau traverse le boulevard extérieur de Paris entre la barrière Saint-Jacques et la barrière de Fontainebleau. Là, il arrose des jardins potagers et alimente un grand nombre de tanneries avant d'arriver à la manufacture des Gobelins, puis il fournit de l'eau à un quartier populeux de la capitale.
Dans ce trajet la Bièvre est fort étroite ; pendant l'été la pénurie de l'eau occasionne des miasmes putrides qu'augmentent la stagnation la malpropreté et les résidus des fabriques. Il faudra donc faire disparaître cette cause d'insalubrité, et pour cela augmenter le volume des eaux.
Un des moyens indiqués au projet consiste à pratiquer un forage artésien près, le Pont-Neuf à Gentilly, dont le débit sera au moins le même que celui de Bicêtre, qui est bien au-dessus du niveau de la Bièvre et qui en est distant de 500 mètres.

(détail d'un plan édité en 1846)
Sur le parcours de la Bièvre on rendra à leur destination première plusieurs petits affluents que les riverains ont détournés à leur profit ; puis, pour compléter le volume des eaux, on mettra les grands étangs situés à Versailles en communication avec la Bièvre.
Les riverains de la Bièvre sont les premiers intéressés à l'accomplissement de ces travaux d'amélioration. Ils doivent faciliter par conséquent les mesures qui vont être prises dans leur intérêt. Chaque usine va être réglée, la part d'eau attribuée aux usiniers fixée selon l'importance de leurs produits, et le système d'irrigation parfaitement mis en rapport avec le régime des eaux.
Une ordonnance royale nommera un syndicat composé de riverains intéressés, pour la conservation des travaux et le maintien des dispositions prises dans l'intérêt de la Bièvre.

