Episode # 57
V
La tentative d’évasion
(suite)
Il n’y fit pas long séjour.
Sachant qu’il n'y trouverait rien, sinon le toit, les murs et les portes, il se contenta de desceller une de ces dernières avec un de ses tiers-points.
La chargeant ensuite sur ses épaules, il sortit du promenoir et se dirigea vers le premier mur d’enceinte.
Après l’avoir atteint, il y appuya sa porte, qu’il venait de poser à terre, et écouta.
Il entendit bientôt retentir dans le lointain les pas du factionnaire chargé de la garde de cette section du chemin de ronde.
Ce pas s’étant rapproché, puis éloigné de nouveau, il constata que le factionnaire mettait un peu plus de dix minutes, près d’un quart d’heure à parcourir, soit en montant, soit en descendant, la partie du chemin de ronde placée sous sa surveillance.
Tout bref qu'il fût, ce laps de temps suffisait à la rigueur.
Raulhac n’hésita pas.
Après s’être assuré que la porte était solidement appliquée au mur, il s’élança dessus et réussit par un miracle d’équilibre dont un marin seul était capable, à poser les deux pieds sur son bord supérieur, large au plus de quelques centimètres, et à s’y tenir debout.
Mais sa main, même levée, ne pouvait encore atteindre le faîte du mur haut de trois à quatre mètres.
Une distance de plusieurs pieds l’en séparait encore. Il avait prévu la difficulté, sans doute, car il n’en parut point déconcerté.
Pendant quelque temps, il promena la main sur la surface du mur, y cherchant sans doute un point d’appui favorable.
Quand il l’eut découvert, il y planta l’un de ses tiers-points d’un mouvement sec et nerveux, dans lequel il parut concentrer tout ce que son bras avait de force et d’énergie.
Puis après s’être assuré que la lame avait, sans se briser, glissé entre deux pierres, et résistait à toutes ses tractions, il la saisit de la main droite, enveloppée dans les plis épais d’un mouchoir, et s’enleva d’un bond désespéré jusqu'à la crête du mur, à laquelle il se cramponna bientôt des deux mains.
Quelques secondes après, il était à cheval sur le faite.
Le factionnaire qu'il apercevait à peine au fond du gouffre noir formé par les deux enceintes, tant les ténèbres y étaient épaisses, descendait alors vers sa guérite, située sur la gauche, tout à l’extrémité du secteur, et lui tournait le dos.
Après s’être couché sur le faite du mur, Raulhac détacha de son corps, autour duquel il l’avait enroulé, le tronçon de la corde avec laquelle il était descendu de sa cellule ; il fit un nœud coulant à l’une de ses extrémités, et en engagea la boucle dans la partie saillante du tiers-point fiché dans le mur, en se penchant si bas qu’il faillit, à deux ou trois reprises, perdre l’équilibre.
Ramenant ensuite la corde à lui, il la rejeta doucement dans le chemin de ronde, le long de la muraille.
À son estime, et il ne se trompait guère,, elle devait arriver à deux ou trois pieds du sol.
Comme il achevait de la dérouler, le factionnaire, arrivé au bout de sa promenade, se retourna.
Raulhac, qui s’était à demi relevé, se coucha de nouveau sur la crête du mur, en penchant la tête du côté du préau.
Il s’y appliquait si étroitement qu’il y faisait, dans la nuit noire, une saillie à peine sensible.
En suivant d’un regard attentif la ligne formée par la crête du mur, le factionnaire l’y eût peut-être découvert.
Mais il n’y songeait point.
Sachant que les évasions sont, ou peu sans faut, impossibles à Mazas, il montait sa faction par acquit de conscience, nonchalamment et sans prendre garde à rien.
Le fusil à demi couché sur les bras, il marchait d’un pas lent et lourd, qui résonnait sourdement sur la terre humide.
C’était sans doute quelque paysan venu du fond de la province.
Dans cette nuit noire, où il errait comme hébété par le sommeil, le vent et la pluie, il se laissait entraîner par les douceurs du rêve, bien loin de Mazas et de Paris, vers les champs lointains où il avait laissé, dans une ferme isolée, la meilleure part de lui-même, peut-être aussi quelque amour ébauché au coin d'une haie, dans un sentier fleuri, tout embaumé des senteurs du printemps.
Ses yeux, dont le regard vague se perdait dans la nuit, ne voyaient rien de ce qui l’entourait.
Il redescendit vers sa guérite sans avoir aperçu le prisonnier.
À peine eût-il tourné le dos, que Raulhac était relevé.
Pendant que le factionnaire s’avançait de son côté, il avait, d’une main patiente, déroulé la seconde corde préalablement tirée de sa poitrine.
Il en tenait alors dans sa main droite l’une des extrémités, qui s’arrondissait en boule au tour d’un pesant morceau de fer.
Lorsque le factionnaire se fut éloigné d’une vingtaine de mètres, il se dressa debout sur le mur, puis, par un mouvement adroitement calculé et assez semblable à celui du pêcheur qui jette l’épervier, il lança cette boule par dessus le mur extérieur d’enceinte.
Elle fendit l'air avec un long sifflement. Mais le factionnaire n’entendit rien.
Le vent soufflait toujours en tempête, et ce bruit inusité s’était perdu dans ses gémissements plaintifs.
Lancée d’une main sûre et vigoureuse, la corde franchit le mur.
Puis, entraînée par le poids de la boule, elle en descendit la pente extérieure avec tant de rapidité que Raulhac avait à peine le temps de lui fournir la corde nécessaire à sa course.
Une longueur de deux ou trois brasses lui restait encore dans les mains lorsqu’elle s’arrêta.
Il attendit quelques secondes, immobile, anxieux.
Puis un air inexprimable de joie se répandit sur sa physionomie.
La corde venait de remuer dans sa main.
Elle avait été mise en mouvement par une traction légère partant de son autre extrémité.
Raulhac, à son tour, l’attira doucement à lui.
Au bout de quelques secondes, elle résista.
Le doute n'était plus possible.
Le secours promis par Mazamet était arrivé.
De l'autre côté du mur se trouvaient des amis qui tendaient la corde et feraient contre-poids à son corps pendant qu’il gravirait la face intérieure du mur d’enceinte.
Raulhac était si ému qu'il tremblait de tous ses membres.
Perdant tout empire sur lui-même, il fit un mouvement pour s'élancer dans le chemin de ronde.
Mais la prudence, qui jamais ne l'abandonnait, même dans ses plus grandes témérités, l’arrêta.
Il se recoucha sur le mur.
Il attendit que le factionnaire, qui touchait presque à sa guérite, fût revenu sur ses pas.
Mais le soldat n’avait pas fait dix pas pour redescendre, que Raulhac saisissait la corde attachée au tiers-point et se laissait glisser sans bruit dans le chemin de ronde.
Quelques secondes après il touchait terres franchissait comme une ombre les dix ou douze mètres qui le séparaient du mur extérieur d’enceinte, et d'une main tremblante, cherchait et presque aussitôt rencontrait la seconde corde, qui flottait inerte le long du mur extérieur.
La saisir, la gravir, fût pour lui l’affaire de quelques minutes.
Elle était du dehors si solidement tendue qu’elle semblait attachée à un point d'appui adhérent au sol, et Raulhac avait rassemblée dans ce suprême effort, tout ce qui lui restait de force et d’énergie.
Comme il atteignait le faite du mur, le factionnaire, arrivé au bout de sa course, se retournait pour revenir sur ses pas.
Raulhac ne parut pas s’en émouvoir.
Il prit son second tiers-point, l’enfonça solidement entre deux pierres, comme il avait fait du premier, l’enveloppa d’un mouchoir plié en plusieurs doubles, puis, alentour enroula la corde, l’y fixa par plusieurs nœuds solides et résistants.
Ce travail, bien qu’il l’exécutât avec une habileté surprenante, lui avait demandé près de cinq minutes.
Le factionnaire approchait.
Il pouvait d’un moment à l’autre, apercevoir le prisonnier.
Raulhac n’hésita plus.
Il s'élança sur la corde, du côté extérieur du mur d’enceinte. Comme il y disparaissait, le factionnaire, arrivé à vingt mètres du point occupé par la corde, embrassa d’un regard machinal les lignes noires que les faites des deux murs traçaient devant lui à des hauteurs inégales, dans l’ombre épaisse, mais moins opaque, de la nuit.
Sur le faite du mur extérieur, il aperçut une ombre vague et mouvante.
C’était Raulhac qui, dans sa précipitation, avait commis l’imprudence de se relever à demi pour se précipiter sur la corde.
Il lança dans l’air un qui-vive retentissent.
Puis le cri, deux fois répété, étant demeuré sans réponse, et cette masse mouvante ayant tout â coup plongé dans le vide, comme si elle voulait y disparaître, il épaula rapidement son fusil, qu’il avait tout armé dans les mains, et tira.
Mais, avant que la balle pût l’atteindre, Raulhac avait disparu.
Il s’était laissé glisser sur la corde et la descendait si précipitamment qu'à trois mètres du sol, elle se rompit.
Il tomba haletant, effaré, mais sans se faire d’autre mal que de légères contusions, dans les bras de deux hommes qui, pour lui faciliter la descente, s’étaient pendus à la corde et la tenaient immobile et tendue.
Un de ces hommes était Grenouillet, habillé en cocher de fiacre.
— Un copain ! dit-il à voix basse, en montrant son compagnon à Raulhac.
Et un instant après, le prisonnier, enlevé dans leurs bras, était déposé au fond d'une voiture qui stationnait à trois pas de là.
Comme il y touchait, encore tout étourdi de sa chute, un bruit de voix irritées, de grands cris, retentirent à l’extrémité opposée de la prison, sur le boulevard Diderot.
— Qu’y a-t-il ? demanda Raulhac en pâlissant.
— Ce n’est rien, répartit Grenouillet en haussant légèrement les épaules. Des gens qui se battent pour attirer la police de leur côté et nettoyer l'avenue Daumesnil, où nous sommes. Des cochers ivres ! ajouta-t-il d’un air de dédain inexprimable, en fermant la portière.
Un instant après, il était remonté sur son siège et la voiture s'éloignait sans hâte apparente, du côté de la banlieue.
Raulhac était sauvé.
Avant que dans la prison, mise en émoi par le coup de feu du factionnaire, on eût découvert son évasion, la voiture avait franchi les fortifications et gagné la campagne.
Se sentant alors tout â fait en sûreté, Grenouillet glissa doucement dans l'intérieur de la voiture, par la glace ouverte, une bouteille de cognac â laquelle Raulhac donna de vigoureuses accolades pour se remettre de ses fatigues et de ses émotions.
Trois heures après, â la suite de marches et contre-marches dont était seul capable un cocher vieilli dans le métier, il arrivait à la porte d'une maison isolée, située tout près de Gentilly.
Il y déposait Raulhac ; il y remisait son cheval et sa voiture.
Puis il reprenait à pied le chemin de Paris, où il rentra par l’avenue d’Italie, en titubant d’une manière visible à l’œil nu et en fredonnant des chansons à boire.
(A suivre)

