Les contes d’« Excelsior »
Enfants perdus…
Par Léo Larguier
Excelsior — 23 octobre 1931
L'homme allait, boitant un peu et traînant ses souliers crevés, dans une sorte de caban qui n'avait pas été fait pour lui.
L'après-midi de ce jour d'hiver était tragique sur ce coin — le plus désolé de Paris - qui est entre les Gobelins et la rue du Château-des-Rentiers. Une femme en toilette eût détonné là, mais le clochard aux frusques usées y était parfaitement à sa place.
De vieilles bâtisses avaient l'air encore solides, malgré leur lèpre, mais des toits s'étaient envolés et quelques murs croulaient dans des terrains redevenus vagues où achevaient de se rouiller et de pourrir des paquets de ressorts, des objets rompus, usagés et lamentables, parmi des tessons et des gravats.
II y avait, dans ces décombres, des choses jetées, des bouts d'étoffes infâmes, maculées et brûlées, qui faisaient songer à des hardés de pestiférés.
L'homme prit une sorte de chemin abandonné de ronde, derrière la manufacture, une ruelle d'usine morte qui semblait conduire à quelque crassier tout grenu de scories et de mâchefer puant le soufre.
De l'autre côté fumaient de hautes cheminées, et il allait dans l'odeur des peausseries, des mégisseries, des fabriques proches, une odeur de tan, d'alun et d'équarrissoir.
À droite, il y avait des palissades pareilles à celles contre lesquelles on fusillait, sous la pluie, des communards ; à gauche, des murs de maladrerie montraient de vieilles pâleurs farineuses et des faisandages humides, inquiétants, d'une détresse infinie. D'affligeantes maladies de peau, des scrofules et des dartres écaillaient les vieux plâtres, des eczémas rongeaient les antiques badigeons.
Avant d'arriver à la rue Croulebarbe, cependant, cette ruelle sinistre s'élargissait, on apercevait le toit monumental de la Manufacture et, sur une plaque de marbre, le clochard qui cheminait le nez dans un vieux foulard de coton sale ne lut pas cette inscription :
Jean et Philibert Gobelin,
marchands teinturiers en écarlate,
qui ont
laissé leur nom à ce quartier
de Paris et à la manufacture de tapisseries,
avaient ici leurs
ateliers
sur les bords de la Bièvre
à la fin du XVe siècle
Marchands teinturiers en écarlate ! La ruelle s'ennoblissait un peu. On pouvait songer aux vieux artisans aux mains garance qui vidaient leurs cuves de pourpres, mais tout cela lui était bien égal...
*
* *
Il longea la rue Nationale. Dans les impasses, des chiffonniers faisaient leur tri des chiffons, des objets cassés, des journaux, des casseroles sans queue, des bouteilles vides et des choses étranges émergeant d'un tas : une Vénus de Milo en plâtre près d'un mannequin de couturière montrant ses côtes d'osier défoncées.
Le pauvre diable les envia. C'étaient des gens à leur aise. Ils avaient des sous, une bicoque où la soupe bouillait sur le poêle, un lit, une femme et des gosses, la vie, quoi !...
En clopinant, il gagna la rue du Château-des-Rentiers.
C'était l'heure où les malheureux qui ont leur couvert mis aux soupes populaires et leur couverture faite dans les dortoirs des asiles de nuit venaient chercher un gîte au refuge Nicolas-Flamel.
Les quelques types qui attendaient déjà devant la porte semblaient des naufragés jetés sur ce trottoir comme sur un coin de plage sinistre, échoués là, après avoir enduré les pires tempêtes. Mauvaise pêche et guigne noire, la barque avait sombré cent fois, des paquets d'eau avaient fait de leurs vêtements ces nippes de noyés et une dernière vague les avait balayés sur cet îlot d'asphalte...
L'homme prit la suite et se mit à battre la semelle, comme les autres.
Il n'était pas le dernier. Un bonhomme qui portait un antique chapeau melon et une capote de soldat au bleu délavé, vint se coller à lui. Une de ses mains était entourée d'un pansement sale d'où sortaient des bouts de doigts aux ongles trop longs.
Ils se dévisagèrent, effarés, et le type à la capote recula d'un pas.
— Ah ! ben... par exemple... Te v'là ?...
L'autre se taisait.
— Et Louise ? demanda-t-il à mi-voix.
Il parlait de sa femme qui l'avait quitté jadis pour ce garçon qui chantait alors des couplets imbéciles dans un beuglant, près de la gare de l'Est. L'homme à demi vêtu en fantassin eut un geste vague :
— On n'est pas resté six mois... Y a vingt ans que je sais rien d'elle... Faut plus penser à ça... Il s'est passé tant de choses depuis.,. Comment ça se fait qu'on se soye jamais rencontré ?... Veux-tu une cigarette ?...
Le clochard haussa les épaules. Son œil où flambait une brusque flamme s'éteignit.
Évidemment, il ne lui en voulait plus... il y avait si longtemps et il s'était passé tant de choses, comme il disait, et il faisait si froid, surtout...
— Donne du feu, fit-il en tendant sa cigarette.
L'ancien comique montra un briquet en aluminium orné d'un médaillon de cuivre qui voulait représenter Joffre. Il en paraissait très fier.
— C'est un beau briquet, dit-il, je l'ai eu avec... il était dans une poche de la capote...
Léo LARGUIER
Léo Larguier (1878-1950) est poète, nouvelliste, critique
littéraire et essayiste. Il fréquente le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dont il deviendra l’un
des chroniqueurs et historiens. Il est voisin d’Apollinaire et ami de Paul Cézanne, qu’il rencontre
lors de son service militaire à Aix-en-Provence.
Son œuvre est riche et variée : romans, essais,
critiques, pièces de théâtre. Il s’intéresse particulièrement à l’art et à la peinture, écrivant
notamment sur Georges Michel et Camille Corot. Il développe un goût prononcé pour la collection
d’objets d’art et fréquente les salles de ventes et brocantes.

La statue de Jeanne d'Arc, dûe au sculpteur Emile-François Chatrousse (1829-1896), installée boulevard Saint-Marcel n'est pas unique. Un second tirage est installé à la Maison de la Légion d'Honneur à Saint-Denis.