Les monstres de Paris
de Paul MAHALIN (1879)
III
Personnages, décor, accessoires.
(suite)
— Je connais ce brelan de curiosités, dit le peintre à son ami. Des deux mâles, le plus âgé et le plus diaphane, celui qui ressemble à un universitaire mal nourri, exerce la profession scientifique ; mais ingrate, d'Homme-Squelette. Au besoin, avec le brevet de bachelier qu'il a peut-être dans sa poche, il vous montrera les certificats constatant qu'il a servi de sujet d'études, d'expériences et de démonstrations à messieurs de la Faculté…
Son compagnon est le baby-mastodonte, que l'on exhibe dans nos fêtes foraines, à.la grande admiration des bouchers et des cuisinières avides de contempler un quartier de viande qui pèse deux cents kilos, sans compter la réjouissance…
Quant à la femme, c'est Césarine, — Césarine, la Vénus au Râble…
Saluez ! Il y a des popularités moins bien établies que la sienne. Cet avorton a eu un mari, des enfants, un historiographe et des amoureux !...
— Un historiographe et des amoureux !...
— Mon Dieu, oui ; cette créature tronquée a fait courir des plumes, tourner des têtes et palpiter des cœurs. Lisez plutôt Vallès, ce Dangeau des monstres. Il vous apprendra que pour ce phénomène, qui a oublié ses jambes et la moitié d'un bras dans « le sein » de sa mère, des coups de poing se sont échangés et des gens sont devenus fous…
— Est-il possible !...
— Plus loin, là-bas, c'est l'homme au pavé du carrefour de l'Observatoire, qui trinque avec l'homme aux rats du boulevard des Invalides, et le grimacier de la place de la Bastille avec l'albinos de la barrière d'Italie…
Plus loin encore, ce sapeur en jupons, c'est la fameuse femme à barbe, immortalisée par Thérèsa dans une ineptie de circonstance. Une androgyne sentimentale : je parle de la femme à barbe. Elle se laisse battre par ce gnôme qui devrait loger dans les gouttières de Notre-Dame, où se démenait son aïeul Quasimodo, et dont tout l'art consiste à faire passer sa bosse du dos dans la poitrine…
Voulez-vous, à présent, des manchots ? En voici. Voulez-vous des boiteux ? En voilà. Des culs-de-jatte ? Il n'en manque pas. Des aveugles ? Ils abondent. Des borgnes ? On n'a que l'embarras du choix…
— Grâce ! pitié ! miséricorde ! interrompit l'autre avec une frayeur comique. Cinq minutes d'arrêt, sacrebleu ! que je m’assure, en me tâtant, si j'ai encore mes deux yeux, mes deux bras et mes deux jambes !...
— Ah ! poursuivit Lazare, c'est que nous sommes ici dans le domaine du difforme, du contrefait et de l'horrible. Les gens bâtis comme vous et moi y sont une flagrante exception. Quant à la beauté, m'est avis que ce serait peine perdue de l'y chercher.
Guy se pencha vers le peintre :
— Eh bien, mon cher, vous vous trompez…
— Bah !...
— Pendant que vous me présentiez cette honorable ménagerie, je furetais de l'œil de tous côtés et, je crois avoir découvert ce que vous déclarez introuvable.
— Quoi ?...
— La perle dans la fange, l'ange parmi les démons, la beauté au milieu des hideurs…
— Vraiment !...
— Tournez-vous sans en avoir l'air, car elle a les yeux sur nous, et examinez-moi cette jeune fille, entre ce grand sacripant et cette vieille sorcière…
Lazare regarda dans la direction indiquée ; puis, avec enthousiasme :
— Sur ma foi, vous avez raison ! Cette mignonne est adorable. Voilà mon Esméralda toute trouvée !...
IV
La famille Vautour
« Perle dans la fange ! ange parmi les démons ! » avait dit Guy de Rosargues en empruntant, pour forcer l'effet, des images à une poétique aujourd'hui démodée. « Fleur au-dessus du bourbier ! » aurait-il dû continuer dans le même ordre de comparaisons. C'était une fleur, en effet, cette jeune fille en qui Lazare Morvan, avec sa spontanéité d'artiste, s'imaginait avoir rencontré, de prime-saut, l'héroïne de son tableau : une fleur qui allait se courbant au souffle d'une mystérieuse tristesse.
Elle était grande, svelte, et sa robe, pauvre et plus que flétrie, drapait l'idéale perfection d'un corps de nymphe antique; mais ce corps s'affaissait dans une attitude désolée qui trahissait une fatigue non moins morale que physique. Son front se perdait sous la richesse désordonnée d'une splendide chevelure blonde ; mais ce front, presque céleste, se voilait d'un deuil lourd et se rayait de rides précoces. Sa bouche essayait de sourire ; mais il y avait dans cet effort toute l'amertume de la contrainte, toute la colère de la révolte et toute la détresse du désenchantement.
Ce qui frappait surtout en elle, c'étaient ses grands yeux bleus. Leur regard pénétrait comme un parfum ; mais il demeurait sans éclat, sans mouvement et sans chaleur. Sa flamme s'était éteinte dans une fixité morne. Si l'œil est le miroir de l'âme, celle de la misérable enfant devait s'être immobilisée dans une douleur froide et muette.
Elle était accoudée sur le coin d'une table et ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour d'elle. Nul de ses muscles ne bougeait. La lumière, qui tombait d'en haut, venait baigner la mate pâleur de son visage et s'y absorbait comme en un cristal dépoli.
De l'autre côté de la table, à demi renversé sur le banc, dans la pose d'un pacha fumant le narghilé au milieu de son sérail, un solide gaillard savourait avec sensualité un petit bordeaux de choix.
C'était un fort joli garçon, en dépit de sa taille au-dessus du niveau des tambours-majors ordinaires. Six pieds et demi. La tête en plus qu'un ex-carabinier ou qu'un ancien cent-gardes.
Il y avait en lui du « sublime ouvrier » et du cabotin de banlieue, du don Juan de barrière et du tyran d'estaminet.
Ses traits aquilins, son teint blanc comme un poulet, sa moustache et sa barbiche plus noires que de l'encre, ses dents éblouissantes et sa forêt de cheveux devaient troubler les rêves malsains des spectatrices du Beuglant.
Ajoutons que son luxe immodéré, son élégance exorbitante et son chic « épatant » étaient pour beaucoup dans ce ravage des cœurs.
Son buste se carrait dans un veston de velours à boutons de simili-nacre, ouvert sur un gilet de tartan écossais ; son pantalon, également à carreaux et d'un collant indélicat, dessinait ses jambes longues, mais supérieurement moulées ; le col de sa chemise de flanelle se rabattait sur une cravate de l'azur le plus tendre, et son feutre mou à larges ailes se penchait sur l'oreille, selon l'angle adopté par les dandys de la Courtille, de la salle Grados et du bal Bourdon.
La vieille femme assise auprès de lui avait le profil crochu, la paupière éraillée, la peau bise, zébrée de plis qui étaient comme des balafres, l'ensemble de la physionomie dur, revêche, rusé et sournois. Peut-être avait-elle été belle autrefois, alors qu'elle portait haut ce type juif qui n'est dépourvu ni de caractère ni de grandeur ; mais les lignes en avaient été, depuis longtemps, fripées, tordues et amollies par l'âge, la misère et le vice coalisés, et, maintenant, elle était laide, — laide de cette laideur qui exclut la pitié, respire la méchanceté et inspire le dégoût. Sa mise était celle d'une mendiante : madras en marmote, caraco couvert de taches, jupe en dents de scie et châle effiloqué. Dans son giron reposait un capharnaûm d'objets de toute espèce : des cahiers de chanson, un jeu de cartes, une tabatière en bouleau, des lunettes, un eustache, des gros sous, quelques pièces blanche et deux de ces médailles que la Préfecture décerne, en manière d'autorisation, aux musiciens ambulants. On remarquait, en outre, sur le banc, un cabas qu'elle venait de vider, un violon dans son étui de serge verte et un petit mantelet proprement plié.
Le mantelet et le violon appartenaient à la jeune fille.
Le grand garçon jetait, par intervalles, de singuliers regards sur celle-ci.
À un moment, il prit le pot de grès bleu qui était sur la table, remplit les verres et dit :
— Allons, buvons. À ta santé ! Tu ne bois pas, la Sans-Mirettes !...
Mirette, œil, en argot. Un vocable charmant dans cette langue affreuse. La pauvre enfant était aveugle.
— Merci, mon frère, répondit-elle. Je n'ai pas soif.
L'autre insista :
— Pas soif ? As-tu fini ? Quand on a turbiné (travaillé) toute la sainte journée…
La vieille interrompit en haussant les épaules :
— Des giries, quoi ! La bière est trop commune pour mademoiselle Marthe ! Il faudrait à son bec du doux, du fin, du cher : du ratafia, du bischoff, un mêlé-cassis, une prune !...
— Ma mère, balbutia l'aveugle, ma mère, vous savez bien que je ne bois que de l'eau…
— Oui, pour nous humilier !... Si c'est comme ça que tu honores tes parents !...
— Je vous assure.
— Et moi, je t'assure que c'est censément nous mépriser que de ne pas licher la même chose que nous !...T’as cependant pas le trou de l'avaloir plus près du nez que les personnes de ta famille !...
La mégère s'animait. Elle était, du reste, à moitié ivre. Elle saisit le verre de la mignonne et le lui poussa dans la main :
— Tu vas me faire l'amitié de siroter ça !... Et-pas de grimaces !... Ou sinon….
Marthe ébaucha un geste de supplication.
La mendiante, dont la colère allait croissant, martela la table de son poing fermé :
— D'abord, j'entends pas qu'on m'ostine. Comprends-tu, hé, mam’zelle sucrée ? Par ainsi, dépêche-toi de t'incorporer le liquide, ou, jour de Dieu ! je te l'entonne !...
Le grand garçon intervint :
— La paix, maman ! Si Marthe fait sa petite bouche, c'est un peu votre faute, à vous, qui l'avez élevée, dans le temps, comme si c'était la fille d'un agent de change ou d'un marchand de vin en gros. Et puis, je l'aime, moi, cette minette, et je ne veux pas qu'on la tarabuste…
Il se pencha vers l'aveugle ; une flamme bizarre rayonnait de sa prunelle, et sa voix prenait des inflexions insinuantes et patelines :
— N'est-ce pas, trésor, que tu sais que je t'aime bien ? Et, si tu as envie de prendre de la groseille, un chinois, de l'orgeat, une gomme.
La mignonne ne pouvait voir le retard dont il la couvrait ; on eût dit lu elle le sentait. Un frisson parcourut son corps. -Elle parut plus effrayée de cette démonstration de tendresse fraternelle que de l'explosion de courroux, déjà évaporée, de la vieille.
— Encore une fois, merci, Jacques, murmura-t-elle. Ne vous mettez pas dépenses… Je vais boire… Tenez, je bois...
Et tandis que le jeune homme fronçait le sourcil, elle portait le verre à ses lèvres, en se raidissant contre la répugnance que lui causait cette bière à l'odeur aigre, aussi saturée d'alcool et de chaux que vierge d'orge et de houblon.

