Un fou sur les toits
Le Petit-Parisien — 12 mai 1896
Un petit rentier, M. Pierre cinquante-quatre ans, originaire des pays annexés, demeurant 10, rue Primatice, donnait depuis quelque temps des signes non équivoques de dérangement cérébral.
Depuis deux jours surtout, il s’était livré à des extravagances qui inspiraient à son entourage de sérieuses inquiétudes ; néanmoins, comme son attitude bizarre ne présentait rien que de très anodin, on se contenta de le surveiller plus étroitement que de coutume, lorsque hier soir, vers minuit et demi, des cris semblables à des hurlements retentirent soudain dans l’appartement du quatrième étage, occupé par le rentier.
Tous les locataires furent réveillés en sursaut et s'habillèrent à la hâte, anxieux de savoir ce qui se passait.
Chacun sortit de chez soi et le concierge s’apprêtait à frapper chez M. Altmayer, lorsque la porte s'ouvrit brusquement. L'aliéné. À demi vêtu, parut armé d’un long coutelas et se rua sur ses voisins ; il n’atteignit heureusement personne. Mais avant qu’on ait eu le temps de le saisir, il monta dans le grenier et de là atteignit le toit de la maison, où il se mit à courir en continuant à pousser des cris surhumains.
Un rassemblement considérable s'était formé dans la rue ; l'on s'attendait à chaque instant à ce que le fou fit une chute, car la toiture de l'immeuble est très glissante et nul n’osait s’y aventurer.
À ce moment, le caporal de sapeurs-pompiers, Jules Réant, numéro matricule 5270 de la caserne de la rue Jeanne-d'Arc, sortait du Théâtre des Gobelins, où il avait été de service.
Dès qu'il apprit de quoi il s’agissait, il s’élança dans la maison et atteignit la toiture en un clin d'œil. Une scène palpitante eut lieu alors.
L'intrépide caporal, sans se soucier du danger, poursuivait le fou, qui, étant nu-pieds, courait facilement sur les tuiles. En bas et à toutes les fenêtres, les témoins de cette dangereuse poursuite en suivaient les péripéties haletant d’inquiétude.
Tout à coup, un cri de terreur s’éleva de toutes parts. Le fou courait le long de la gouttière au-dessus du vide, et le brave pompier s’y était engagé derrière lui, quand on le vit chanceler. La gouttière venait de fléchir d'une façon sensible. Cependant, le courageux militaire ne perdit pas l'équilibre et réussit à saisir l'aliéné.
Pendant quelques minutes le spectacle fut terrifiant. Le fou cherchait à frapper qui voulait le désarmer. Enfin, après une lutte impossible à décrire, M. Altmayer fut couché sur le toit par le pommer qui réussit à le maitriser en s'arc-boutant avec les talons au fond de la gouttière.
Cette périlleuse situation aurait pu se prolonger longtemps si M. René, concierge du Théâtre des Gobelins, et le sous-brigadier des gardiens de la paix Rémongin, n’avaient jeté une corde au sauveteur par l'ouverture d'une lucarne.
En un clin d'ail le fou fut ligoté, un instant plus tard il était dans la rue, puis transporté au poste.
On s'imagine aisément l'ovation dont a été l'objet la vaillant pompier.
M. Perruche, commissaire de police, avoir fait conduire l'aliéné à l'infirmerie du Dépôt, a adressé à l'autorité compétente un rapport mentionnant la belle conduite du caporal Réant.

