Littérature

 Le Drame de Bicêtre 91-92 - Artistes forains

Le Drame de Bicêtre

Le Petit-Journal — 24 et 25 mars 1894

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[...]

— Non, ma sœur, tu as raison, ce n'est pas le moment de nous quereller.

— Ah ! vois-tu, c'est que j'ai tout lieu de craindre. Le rôle que tu vas jouer, s'il a ses déboires, est plein de compensations, comme tu le disais tout à l'heure. Il te fera valoir en courage, en dévouement, auprès de notre ami. C'est à cause de moi qu'il aura souffert toutes les tortures ; c'est grâce à toi qu'il en sera délivré. Est-ce que tu crois la part égale ?

— Non, Marcelle, parce que le cœur de l'homme s'attache plutôt à la femme qui le déchire qu'à celle qui le caresse.

— Que dis-tu ? fit Marcelle d'une voix menaçante.

—-Je te répète, répliqua Cécile avec amertume, ce que je t'ai déjà dit : Ne crains rien, ma sœur. Quand il sera libre, je m'engage à ne plus le revoir.

Troisième partie
Le dévouement de Cécile
Chapitre XV

Lorsqu'il avait jugé le moment venu de quitter sa boutique de la rue du Moulinet, devenue suspecte à la police, Victor Lardoise avait tenu conseil avec Thérèse Niclaus.

— Il ne fait plus bon pour nous ici. Il y a des curieux qui rôdent aux alentours, Je n'aime pas ça. Je crains une dénonciation. Il ne faut pas que la police mette le nez dans nos affaires. D'ailleurs, le commerce de la maison ne pourrait pas nous nourrir. La disparition de Paul Ranoir nous prive de tous nos bénéfices. Et ce toqué-là reviendrait-il sur l'eau, que je ne voudrais plus reprendre notre petite industrie. Il est clair que nous sommes brûlés. Ce qu'il y a de mieux à faire, sans perdre de temps, c'est de filer loin de la Maison-Blanche et de chercher d'autres moyens d'existence. Qu'en penses-tu ?

Lardoise ne disait pas à Thérèse que, s'il craignait le nez de la police c'était surtout à cause d'une certaine condamnation encourue par un ancien bookmaker de sa connaissance, nommé Charles Roguet.

Roguet avait eu soin de se dérober à cette condamnation. Lardoise n'avait aucune envie de la subir.

La douce Thérèse avait répondu :

— Nous éloigner d'ici et chercher autre chose, je le veux bien ; mais pas de métier, compromettant, n'est-ce pas, Victor ? II ne manque pas de professions honnêtes, dans lesquelles on peut dormir tranquille après la journée faite. C'est de ce côté-là qu'il faut nous retourner.

— As-tu une idée ?

— J'en ai bien une. Mais te conviendra-t-elle ?

— Dis-la toujours.

— Eh bien ! au lieu d'une vie monotone, passée constamment à la même place, si nous menions l'existence des forains, tantôt ici, tantôt là, avec une boutique ambulante, avec une voiture où nous logerions ?

— Ah ! ah ! répliqua Victor avec un éclat de rire, je t'attendais là. Tu y reviens toujours. C'est ce qu'on peut appeler de la nostalgie. Tu n'étais pourtant pas très heureuse dans les foires, avec tes anciens patrons.

— Avec les derniers, non. Mais auparavant, je n'avais pas à me plaindre.

— Comme femme torpille ?

— Oui, et aussi comme décapité parlant, comme ballerine chez M. Roger qui variait les trucs, et gagnait de l'argent. Il est mort subitement et sa troupe s'est dispersée. C'est alors que j'ai pris une place de servante de tir à la carabine. Fichue position !

— Je t'en ai retirée à temps. N’importe quoi, moi, ça m'est égal, pourvu qu'on attrape des monacos et qu'on boulotte. Seulement, je ne vois pas trop ce que je pourrais faire.

— Toi, mais tu es bâti pour courir les foires, avec ta maigreur élancée, avec tes longs bras, avec ta bouche largement fendue et ton galoubet. Tu peux faire des gestes étonnants, capables d'hypnotiser une femme... Au fait, pourquoi pas ?... Tiens, voilà notre affaire.

— Quoi donc ?

— Tu m'endormiras. Je suis sûre que je serai dans tes mains un médium docile. Quand tu veux, tu m'en imposes ! Un soir tu m'as dit de te suivre, et je t’ai suivi. Parfois, quand tu parles avec vigueur, je me sens toute subjuguée. C’est le fluide.

— Qu'est-ce que tu chantes là ?

— Oh ! je connais tout ça ; je l'ai vu de près et assez longtemps. Il y avait des séances d'hypnotisme dans la baraque de M. Roger. On m'y a même endormie plusieurs fois. Ce n'est pas malin. Nous allons essayer si tu veux.

— Mais où est l’intérêt de cet exercice ?

— Il y a un intérêt énorme. Le sujet, c’est-à-dire la personne endormie, fait tout ce qui lui est suggéré par le magnétiseur.

— Il n’est pas besoin d’être endormi pour ça.

— Attends donc. Le sujet obéit non seulement à la parole, mais à la pensée. Il n'a plus de volonté que celle du maître. Il parle donc comme on veut le faire parler. Il raconte le présent, il prédit même l'avenir, si les réponses qu'on lui demande sont pensées par son compagnon.

— Allons donc ! tu veux rire, je croyais que tout cela c'était de la blague, et que le sujet, comme tu l'appelles, faisait semblant de dormir.

— Oh ! cela arrive souvent aussi, répondit Thérèse en riant.

— Voyons, ma petite fraise des bois, est-ce une plaisanterie ? Est-ce sérieux ?

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux, mon grand Totor. Tu verras. Seulement, il faut que tu aies deux ou trois boniments, à gros sel, d'une bonne longueur, que tu saches débiter d'une haleine, dans lesquels tu parieras des sciences occultes, du monde des esprits, de nos immenses succès dans toutes les grandes capitales, à Rome, à Constantinople, à Vienne, à Tripoli, à Chicago, et enfin des marques de considération que nous avons obtenues de l'Académie des hautes études et même de plusieurs têtes couronnées, Entrrrez, cela ne coûte que dix centimes, deux sous. Avec tes gestes et ta voix, nous aurons foule.

— En fait de boniments, il me semble que tu en connais, un tapé.

— Celui-là, je l'ai entendu assez de fois. Ils sont tous taillés sur le même patron. L'essentiel, c'est d'y glisser le mot pour rire, sans rire soi-même. Et puis, il faudrait plusieurs trucs. Il y en a un qui fait florès maintenant, l'escamotage de la femme. Tu l'apprendras.

Comme ils en étaient là de leur conciliabule, une visite leur arriva. C'était Perrine Capron, qui désirait savoir ce qu'ils allaient devenir.

— Bonjour, les enfants, ou plutôt les amoureux, dit-elle gaiement.

— Bonjour, Perrine, tu arrives à point, répliqua Thérèse.

— Bonjour, comtesse, fit Lardoise, qui lui donnait parfois ironiquement ce titre, par allusion à la naissance de Paul Ranoir, son futur mari.

— Comment, Thérèse ? J'arrive à temps ?

— Oui. Nous sommes en train, Victor et moi, de monter une baraque de foire avec des attractions variées.

— Vous voulez vous faire bateleurs, danseurs de corde ! C'est' ébouriffant ! reprit Perrine en prenant- possession d'une chaise. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse là-dedans ?

— Nous avons déjà deux numéros : une séance d'hypnotisme et l'escamotage d'une femme. Mais c'est moi, une gonzesse, qui fais les frais des deux expériences. Il nous faudrait une belle femme, qui serait exhibée comme femme géante. Une belle géante, ça fait toujours de l'argent. Voilà un rôle, ma chère, qui t'irait comme un gant.

— Une femme géante, moi ! Est-ce que j'ai la taille, voyons ?

— Oh ! pas besoin. Tu parais debout sur une estrade, montée sur un petit banc, avec une longue jobe de soie éclatante qui dessine bien ton buste et couvre bien tes pieds, y compris le petit banc. Te voilà géante authentique. Maintenant, nous pouvons faire de toi, en te barbouillait un peu, une géante africaine, asiatique à ton choix, avec un nom ronflant sur l'affiche : La belle Fatma, ou la belle Aïssa ; la reine des géantes de l'Abyssinie ou du Thibet.

— Mais tu m'amuses beaucoup, Thérèse. C'est que tu y mets de la conviction.

— Elle ! fit Lardoise, depuis une heure elle jacasse, elle jacasse là-dessus. Il n'y a pas moyen de l'arrêter. La caque sent toujours le hareng. Thérèse a été foraine, elle grille de le redevenir. Elle voudrait embaucher tout le monde autour d'elle. Son imagination trotte. Elle a déjà tout son plan dans la tête. Elle m'a donné un rôle, elle vient de vous donner le vôtre.

— Le mien, répartit Perrine, je n'en veux pas, je ne puis pas quitter Ranoir.

— Ça ne t'empêcherait pas de lui rendre visite.

— Non, il ne le voudrait pas. Mais si vous vous décidez à courir les foires, il faudra me donner votre itinéraire. Paul ne restera pas éternellement à Bicêtre. Il peut avoir besoin de son ami Lardoise.

— Toujours pour son testament ? dit ce dernier.

— Toujours, répliqua Perrine. Qui sait si nous ne remettrons pas la main dessus ? Pour moi, je n'abandonnerai jamais la partie. En la poursuivant nous n'avons rien à perdre, mais tout à gagner.

Deux jours après cette conversation, Lardoise était décidé. Thérèse l'avait converti à son idée.

Avec l'argent qui lui restait il acheta un cheval, une charrette et tout le matériel d'une baraque de foire, capable de contenir trente spectateurs au plus.

Il ne voulait pas faire grand pour commencer. Ses moyens ne le lui permettaient pas.

Son programme était simple.

Attirer les amateurs par l'ingéniosité des tours et le bon marché extraordinaire des places : dix centimes, comme l'avait annoncé Thérèse dans une improvisation pleine de gaieté.

Assister à une séance d'hypnotisme suivie d'une séance d'escamotage pour deux sous, qui ne mettrait pas la main à la poche !

Lardoise calcula qu'il réaliserait certainement une recette de trente à quarante francs par jour.

Thérèse, qui ne calcula rien, était enchantée.

Troisième partie
Le dévouement de Cécile
Chapitre XVI

Le jeudi matin, le lendemain du jour où Cécile avait déclaré, à Marcelle qu'elle prendrait sa place, afin d'opérer le sauvetage de René Duclos, les deux sœurs se retrouvaient ensemble, en proie à la plus vive agitation.

Cécile surtout paraissait très émue.

Elle ne pouvait, pas se rendre chez le juge d'instruction sans le consentement de son père.

[...]

Eveling RamBaud et E. Piron

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Le 13e en littérature

Butte-aux-Cailles

La vague rouge

par
J. H. Rosny Ainé

L'homme suivit d'abord la rue de Tolbiac, puis s'engagea par ces voies ténébreuses, bordées de planches, de lattes et de pieux, qui montent vers la Butte-aux-Cailles. Les oiseaux des réverbères dansaient dans leurs cages de verre. On apercevait des terrains fauves, des chaînes de bosselures, des rampes de lueurs, des phares dans un trou du ciel, et, du côté de la Butte, un nuage de feu pâle évaporé sur Paris...

(1910)

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Le quartier de la Gare

Monsieur Lecoq

par
Émile Gaboriau

Le 20 février 18.., un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de l’ancienne barrière d’Italie.
La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications.
Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières d’Amérique.

(1869)

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Butte-aux-Cailles

Le trésor caché

par
Charles Derennes

Depuis toujours on habitait, mon père et moi, sur la Butte-aux-Cailles ; encore aujourd'hui, ce quartier-là n'est guère pareil à tous les autres. Mais si vous l'aviez vu du temps que je vous parle ! Des cahutes s'accrochaient à la butte comme des boutons au nez d'un galeux ; ça grouillait de gosses et de chiens, de poux et de puces...

(1907)

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La prairie de la Glacière

Sans Famille

par
Hector Malot

C’est un quartier peu connu des Parisiens que celui qui se trouve entre la Maison-Blanche et la Glacière ; on sait vaguement qu’il y a quelque part par là une petite vallée, mais comme la rivière qui l’arrose est la Bièvre, on dit et l’on croit que cette vallée est un des endroits les plus sales et les plus tristes de la banlieue de Paris. Il n’en est rien cependant, et l’endroit vaut mieux que sa réputation.

(1878)

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Butte-aux-Cailles

Bouscot

par
Gaston Chéreau

Il habitait tout là-bas, aux Gobelins, dans un pâté de bicoques en carton que bousculent des rues à noms magnifiques rue des Cinq-Diamants, rue de l'Espérance, rue de la Butte-aux-Cailles…

(1909)

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Quartier de la Gare

Un crime passionnel

par
J. H. Rosny

Je songe à l'histoire de la petite Jeannette, qui vivait dans le noble quartier de la Gare.

(1908)

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Saviez-vous que... ?

L'École Estienne est installée à son emplacement actuel depuis novembre 1889 mais n'a été inaugurée que le 1er juillet 1896 par le président de la République, M. Félix Faure.

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La galerie de la manufacture nationale des Gobelins située sur l'avenue du même nom est l'oeuvre de l'architecte Jean Camille Formigé (1845-1926).

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C'est en juillet 1905 que le nom de Paul Verlaine (1844-1896) fut donné à la place du puits artsésien dans le 13e arrondissement.

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Jusqu’en 1934, l’avenue d’Italie était parcourue de rails de tramways qui durent être retirées après l’arrêt de leur exploitation.
Excelsior rapportait que « mettant à profit l'inévitable bouleversement du sol entraîné par ce travail, des cantonniers mosaïstes remplacent les gros pavés de grès de l'avenue par un revêtement moins sonore (et surtout moins dommageable pour les ressorts d'automobiles) constitué par de petits cubes en pierre grise recouverts de goudron » et ajoutait que « dans quelques semaines, l'avenue d'Italie — l'un des chemins qui mènent le plus directement à Rome —- se classera parmi les mieux aménagées de toutes les sorties de la capitale. »

L'image du jour

Percement de l'avenue des Gobelins (1868)

La vue est prise de la place d'Italie dont on abaisse le niveau de près de deux mètres pour la pente de la nouvelle avenue soit moins forte. La construction métallique à droite, c'est le marché couvert des Gobelins. Il fonctionnera jusqu'à la fin du siècle avant d'être remplacé par le marché Blanqui. Avec l'ouverture de la rue Primatice, le marché couvert sera coupé en deux. La partie côté Gobelins sera démolie ; la partie côté boulevard de l'Hôpital subsistera jusqu'aux années 1970.  ♦