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LA PETITE MIETTE
par
Eugène BONHOURE
(1889)
PREMIÈRE PARTIE
Histoire de trois enfants
1
Un père improvisé
(suite)
— Là, les petites, couchez-vous ; voilà le lit.
— Et vous ? où est-ce qu'il est, votre lit ?
— Oh ! moi, eh ! bien, je vais aller (coucher chez le père La Chiffe, qui va partir pour sa tournée.
— Oh ! ne vous en allez pas ! si vous vous en ailez, j'ai peur.
— Diable ! diable ! faisait Furet, c'est pas que j'aie bien besoin d'un lit pour dormir, mais, tout de même… ah ! attendez donc… couchez-vous ; j'vas revenir tout de suite.
Deux minutes après, les enfants étaient couchées. Miette, gravement comme une mère de famille, avait rangé les vêtements de Julie sur un escabeau qui paraissait avoir été jadis un siège à dossier et ne s'était occupée d'elle-même qu'après avoir mis au lit sa grande sœur.
— Eh ! bien, dit Furet qui rentrait avec un gros paquet sur l'épaule. Est-ce qu'on est bien là-dedans ?
— Oui, très bien… mais n'est-ce pas que vous m'éveillerez demain matin de bonne heure, pour aller voir grand maman Coutard.
Furet, entre temps, déroulait une sorte de sac et s'étendait dessus.
— Ça fait tout de même un joli matelas, murmura-t-il, que le sac aux vieilles laines du père La Chiffe. Sur ce, mes enfants, j'vas baisser la rampe et sonner le couvre-feu, comme on dit dans le drame de l'Ambigu. Parisiens, dormez ! Demain il fera jour.
Julie, déjà dormait. Miette qui songeait à la grand-mère malade, soupirait tout bas. Pourtant, la fatigue à la fin, l'emporta sur la douleur, et, au bout de quelques minutes, sa respiration plus égale apprit à Furet que la pauvre enfant avait trouvé le sommeil.
— Drôles d'enfants, tout de même, se disait Furet. L'ainée idiote, ou à peu près ; la petite, une vraie femme… et gentille... et du courage comme un petit homme... La pauvre vieille, là-bas m'a bien l'air finie... Pauvres enfants !... qui sait d'où ça vient... Et qu'est-ce que j'en vas faire, moi ?... Bah ! on cherchera les parents… s'il y en a.
Au jour, Furet se leva sans bruit.
Les enfants dormaient à poings serrés. Furet sortit doucement. À quelques pas de la baraque, qui contenait son domicile, une petite carriole attelée d'un âne venait de s'arrêter. Un être bizarre, trapu, presque aussi large que long, avec une grosse tête hérissée, une façon d'ours gris, dételait l'animal.
— Père la Chiffe. dit Furet, je sors. Mais je laisse du monde chez moi.
L'ours eut un grognement narquois.
— Deux enfants que j'ai ramassées… deux fillettes... deux orphelines probablement.
L'ours cessa de ricaner.
— Si ça se réveille avant que je sois rentré, tu leur diras que je vais revenir, j'ai laissé sur la table de quoi manger. Et tâches de ne pas leur faire peur avec ton mufle de bouledogue frisé.
— C'est bien... on fera la bonne d'enfants, grommela l'homme. Drôle d'idée par exemple.
— Motus et silence… les mystères, c'est des choses qui ne s'expliquent pas, comme on dit à la Porte-Saint-Martin. Tu ne comprendrais pas, d'ailleurs. Aussi… à tout à l'heure.
Et Furet prit sa course du côté de l'hôpital.
— Eh bien ? fit-il, aussitôt qu'il put voir l’infirmière.
— Ces pauvres petites sont orphelines.
— Quel malheur !... Il n'y a pas de justice, vrai !... Et que vont-elles devenir, ces petits anges ?
— En attendant qu'on fasse des recherches pour savoir s'il leur reste quelque famille, on les remettra à l'Assistance publique qui les placera dans quelque hospice.
— L'Assistance publique ! s'écria Furet en se redressant. Ah ! par exemple, non, n'en faut pas !... Je connais ça ; j'ai passé par là…
— Mais ce n'est pas possible autrement ; que voulez-vous qu'on en fasse ?
— Nom d'un petit tonnerre ! exclama Furet. Ça ne se peut pas !... j'en veux pas entendre parler.
— Et comment ferez-vous alors ?
— Ça me regarde, la mère, j'suis citoyen, domicilié, comme qui dirait bourgeois… je sais ce que j'ai à faire...
Et il repartit, marmottant tout bas tout un discours qu'il s'adressait à lui-même et dont la conclusion se dégagea sous cette forme.
— Par la, morbleu ! comme on dit dans la Jeunesse des Mousquetaires, me v'là père de famille, à présent ?...
Puis, prenant le sentier de l'enclos, il ajouta comme post-scriptum :
— Faut dire que j'ai pas eu besoin de femme pour ça. C'est toujours ça d'économisé !
II
Un jour de noces
C'était certainement un beau mariage que faisait, en épousant le riche M. Heynaud, la pauvre Mlle Marie Duverdon.
À la vérité, le futur avait trente-huit ans passés et n'était point précisément beau garçon. Mais il était au moins six ou sept fois millionnaire, ce qui donne un attrait irrésistible même aux plus vilaines figures et puis sa laideur n’avait rien de désagréable et ne déplaisait point. D'ailleurs, est-ce que Mlle Duverdon n'avait pas déjà vingt-sept ans ? Et ne savait-on pas que non-seulement la pauvre fille manquait de dot, mais aussi que Mme Duverdon, la mère, ne manquait pas de dettes?
Certainement Mlle Marie pouvait passer pour une des plus jolies filles de Paris et personne n'avait rien à dire contre sa conduite ou son caractère. Mais enfin pour une fille sans dot et qui coiffait sainte Catherine, un mari comme M. Reynaud n'était point une occasion ordinaire.
Ainsi parlaient les bonnes gens du quartier des Batignolles que la curiosité réunissait devant la porte de la maison où demeurait la mariée.
Il y avait là tous les fournisseurs de Mme Duverdon. Et ce n'était pas sans un plaisir très vif, qu'ils voyaient s'accomplir l'événement.
— C'est égal, disait le boucher, c'est une belle chance qu'elle a Mlle Duverdon. Ça n'était pas gai tous les jours, cette maison-là.
— Et vous deviez commencer à n'être pas rassuré sur votre fourniture, fit l'épicière.
— Eh bien ! mais, et vous ?
— Oh ! moi, j'avais bon espoir. Elle est si jolie cette demoiselle !
— M'empêche qu'elle a vingt-sept ans tout-à-l'heure, et qu'il se faisait tard. Il est vrai que le futur n'est pas non plus un tout jeune homme.
— Oui, mais il a un joli sac… Savez-vous ce que dit leur bonne ?
— La Sarah ?... Une bonne pièce… ah ! oui! En voilà une que j'aurais balancée, moi, et virement.
— Oui, vous ; mais quand on ne peut pas payer les gages aux bonnes, ce n'est plus les maîtres qui balancent les domestiques.
— Et pourquoi y restait-elle, la Sarah, si on ne la payait pas ? Ça n'est pas une particulière à se dévouer gratis.
— C'est qu'elle devait avoir ses motifs, pour sûr. Eh bien ! elle dit que M. Reynaud, rien qu'à son usine d'Asnières, là où ils écument les graisses de la Seine, gagne cinq cent mille francs par an.
— Qu'est-ce que c'est que ça, les graisses de la Seine ?
— Eh bien ! mais, la crasse de la rivière j vous n'avez jamais vu ça, là-bas, derrière les ponts, après les égoùts ?... Une crasse noire, comme une peau ridée sur l'eau. Et puis il y a aussi les chiens crevés.
— Dites-donc, savez-vous qu'on fait du beurre, avec ?
— Ah ! l'horreur !
— C'est pas étonnant qu'on devienne riche en faisant du beurre à deux francs la livre avec de la graisse de chien crevé.
— Et malgré ça, ils ne font guère de noce. Voyez donc, à peine quatre voitures…
— Et pas de dîner.
— Si fait, mais c'est à Asnières, chez M. Reynaud. Il a là-bas comme un château… tandis qu'ici, ça sentait la misère noire.

