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LA PETITE MIETTE
par
Eugène BONHOURE
(1889)
PREMIÈRE PARTIE
Histoire de trois enfants
II
Un jour de noces
(suite)
— C'est Mlle Marie qui n'a pas voulu de noce. Vous savez, elle est très simple, très modeste ; elle ne sortait pour ainsi dire jamais.
Ma blanchisseuse qui les a connues quand elles étaient encore riches, m'a raconté que l'année après la mort de son père, Mlle Marie avait dû se marier avec un beau jeune homme, riche, riche… Le contrat était passé... Voilà-t-il pas que le pauvre garçon se fait tuer raide, la veille de son mariage.
— Comment, tuer ? en duel ?
— Non… dans un accident de voiture. La pauvre fille en a été malade pendant longtemps, à ce qu'il parait. Il a fallu la distraire, la faire voyager. Rien n'y a fait. Quand elles sont revenues, de Bordeaux, je crois, ou de Pau, elle était pâle, maigre et triste qu'on aurait dit qu'elle ne passerait pas l'année. Mais à présent, elle va pouvoir se rattraper. Ah ! les voilà qui descendent pour aller à l'église.
— Dites donc ! il n'est pas joli, joli, le marié !
— Non, c'est vrai, mais il a l'air rudement content.
— Et la mariée, donc ? elle est superbe.
— Est-ce qu'ils vont revenir ici, après la messe ?
— Oui. La mariée vient changer de costume, pour partir après le repas. — Tiens ! qu'est-ce que c'est que ce particulier-là qui vient d'entrer avec son portefeuille sous le bras ?
— Ça ! fit le boucher… c'est quelque chose comme un huissier, pour sûr.
— Possible… il en venait de temps en temps chez la vieille.
— Ça serait drôle, une saisie le jour du mariage.
— Oh ! il n'y a pas de risque. La vieille est une pratique… elle a trouvé de l'argent... vous le savez bien, puisque nous sommes payés. Ce pantin-là vient pour toucher.
La conjecture était exacte... Le portefeuille en question contenait pour trois mille cinq cents francs de billets à ordre, signés veuve Duverdon. Et Mlle Sarah qui paraissait ravie du bonheur de sa maltresse, avait en ce moment une conversation fort vive avec le porteur, une espèce de bellâtre qui lui prenait la taille en faisant les yeux blancs.
— Voyons, M, Jules, finissez, disait Sarah. Donnez-moi les billets et parlons sérieusement.
— Voici les billets, belle enfant ; donnez-moi l'argent, s'il vous plaît, puisque vous l'avez.
— À quoi bon, puisqu'il est à moi. Ce n'est pas la peine que je vous le donne pour que vous me le rendiez.
— C'est comme il vous plaira, chère belle. Mais alors, il faudra donc que j'explique à Me Mâchefer, mon peu vénérable patron, comme quoi le vieux Mossé, porteur du billet, n'est que le prête-nom et l'homme de paille de Mlle Sarah Belledent, la servante modèle qui prête à sa maîtresse, à raison de vingt-cinq pour cent par trimestre, les petites économies qu'elle a faites sur l'anse du panier.
— C'est juste, répondit Sarah, qui se laissa prendre un baiser sur le cou sans en avoir l'air autrement émue. C'est juste, voici les trois mille cinq cents francs... Seulement j'irai les prendre demain chez Mossé.
— Cette confiance me flatte, chère amie, ricana M. Jules Valdonnier, tout en continuant à se permettre une foule de privautés de plus en plus pressantes sur la personne de Mlle Sarah qui paraissait trop préoccupée pour se scandaliser de ces licences. Seulement je me demande comment vous placerez désormais vos fonds, car le temps des intérêts à 75% est passé pour vous, désormais. Je sais bien que dans les maisons riches il y a de beaux grattages ; mais c'est encore chez les maîtres qui se ruinent que se font les meilleurs profits.
— Je n'ai pas l'intention de rester dans la maison, répondit la fille.
— Je pense bien que vous suivez votre jeune maîtresse ; mais est-ce que Mme Duverdon ne va pas demeurer chez son gendre ?
— Oh ! que si, par exemple ! Elle ne l'a épousé que pour ça.
— Mauvaise langue ! fit M. Jules d'une voix caressante.
— Sans doute ; je sais ce que je dis. Ce n'est pas Mlle Marie qui a épousé M. Reynaud ; c'est Mme Duverdon qui l'a bouclé. Mais ça ne fait rien, je ne compte pas entrer chez M. Reynaud.
— Vous avez donc une autre place ?
— Non, je quitte le service, voilà tout.
— Vous quittez le service ? Et quand ?
— Ce soir, probablement. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Voyons ! avez-vous fait les recherches dont je vous avais chargé ?
— Oui, certainement. Mais elles n'ont pas abouti à grand-chose. Mme veuve Coutard a quitté Bordeaux avec ses deux enfants depuis déjà trois mois et l'on ne sait ce qu'elle est devenue. Elle doit être morte car les personnes qu'elle devait voir à Paris n’ont pas eu de ses nouvelles.
— Ah ! c'est bien malheureux !
— Cela vous contrarie beaucoup, à ce que je vois.
— Oui, beaucoup. Mais vous êtes sûr.
— Pas précisément, même que je suis sur une piste… et peut-être pourrais-je arriver si je savais.
— Oui, je vous vois venir. Vous voulez être au courant de mes petites affaires. Mais finissez donc !
Et Sarah, se dégageant des mains indiscrètes de M. Jules prit un air sévère qui donna à sa physionomie naturellement peu engageante, une expression marquée de dureté.
— C'est comme il vous plaira, reprit M. Jules. Mais pour trouver il faut savoir. Cherchez, vous qui savez, moi j'y renonce.
Et, prenant à son tour un air fâché, M. Jules fit mine de se retirer.
Sarah le saisit par le bouton de sa jaquette et, le regardant entre les deux yeux :
— Vous avez trouvé, n'est-ce pas ?
— Ma fille, répondit avec sang-froid M. Jules, tu ne manques pas de dispositions. Tu possèdes le flair, l'intelligence, le sentiment…
— Voyons, assez de plaisanteries comme ça !
— Le sentiment des affaires. Mais c'est l'éducation qui te manque et l'instruction encore plus. Pour certaines entreprises, surtout, faut de l'instruction et même de l'instruction supérieure… la connaissance de la loi, par exemple.
— Ainsi vous croyez savoir ce dont il s'agit ?
— Aussi bien et mieux que toi, ma fille. Tu m'en as dit un peu ; en cherchant, j'en ai trouvé beaucoup, et ce n'est pas malin de deviner le reste. Seulement, je t'avertis : ça n'est pas aussi commode que tu m'as l'air de le croire. On se fait rouler gentiment quand on n'est pas ferrée sur le Code… Je ne veux pas marcher sur tes brisées et te faire concurrence. Mais si tu marches seule, tant pis pour toi. Quand tu auras manqué l'affaire, je la reprendrai. Maintenant veux-tu marcher ensemble, oui ou non ?
Sarah, sur le coup, eut un soubresaut de colère. Elle demeura un instant muette, les sourcils froncés, se mordant les lèvres.
M. Jules, d'un air narquois, enfermait dans sa serviette graisseuse, les billets de banque pliés dans un papier timbré. Enfin Sarah prit son parti et, se faisant tout à coup souriante.
— Voyons, avoue que tu sais où elles sont.
— Non ; parole d'honneur ; je ne le sais pas encore... mais je le saurai peut-être ce soir ou demain.
— Sûr ? je puis marcher ?
— Tu peux marcher ; mais…
Il la prit par le cou et dans une caresse sans gêne il lui souffla à l'oreille :
— Mais... nous marcherons ensemble n'est-ce pas ?... Tu t'en trouveras bien et puis, prends garde ! C'est raide, le coup que tu vas faire !... Le jour même de la noce. Il y a de quoi tuer une femme et un homme aussi, par dessus le marché.
Sarah haussa les épaules.
— Prends garde ! je te dis… c'est bien dangereux.
À ce moment, un coup de sonnette retentit.

La rue Gustave Geffroy, avant de recevoir le nom de administrateur de la manufacture nationale des Gobelins, s'appela rue Léon Durand jusqu'en 1937. Cette rue fut créée en 1906.
C'est le 17 décembre 1897 que le sort du marché couvert de la place d'Italie fut scellé. Le conseil municipal de Paris approuva, ce jour, sa desaffectation et la création d'un marché découvert sur le boulevard d'Italie lequel, plus tard, prendra le nom de Blanqui.