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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
VI
Où la connaissance continue à se faire
(suite)
— Voilà une réflexion excessivement juste, cher marquis… Quel bonheur d’avoir des enfants déjà grands, quand on est soi-même dans la force de l’âge ! s’écria le vicomte avec une conviction simulée.
— En effet, poursuivit le marquis, on a le temps de les guider soi-même dans les sentiers difficiles de l’existence, de les aider de ses conseils, de les éclairer de son expérience... Hélas ! je ne connaîtrai point cette félicité !
— Oh ! ne dites pas cela ! vous ne voyez donc pas le mal que vous me faites ?
— Si, du moins, continua avec tristesse le vieillard, si du moins, j’avais la bonne fortune de rencontrer un honnête homme qui se chargerait de rendre Aimée heureuse !
— Et quel est le mortel assez insensé, assez dénué de tout sentiment pour ne pas s’estimer heureux de consacrer ses jours à l’accomplissement d’une tâche aussi douce et aussi délicate ? prononça avec feu le vicomte.
— Parmi les prétendus qui se sont présentés déjà, je vous avoue que je n’en ai rencontré aucun qui fût digne de ma confiance.
— Ah ! marquis, cher marquis ! Si je ne me croyais pas indigne de cette confiance dont vous parlez...
— Eh bien ? interrogea le vieillard sur le ton de l’encouragement.
— Eh bien ! répliqua avec enthousiasme de Moreuil, eh bien ! je vous dirais : permettez-moi de vous donner désormais le doux nom de père !
— Vous, Lucien !
— Oui, j’ai cette ambition ; et si vous accueillez ma demande avec faveur, je vous jure que tout ce que j’ai de tendresse, tout ce que j’ai d’affection, je le consacrerai au bonheur de votre fille adorée !
— Oh ! merci, mon enfant ! mille fois merci !... Dans mes bras, Lucien, dans mes bras ! C’est un père qui va te presser sur son cœur !
Le soir même, Lucien de Moreuil faisait part au baron de Gurgloff du succès de sa démarche.
— Bien joué, mon fils ! dit le baron ; je suis content de vous ! Voilà donc le papa décidé à cette union : c'est en atout dans notre jeu. Il reste maintenant le consentement de la demoiselle.
— Oh ! une petite fille sans expérience, est-ce que ça peut avoir une volonté ?
— Hé ! hé ! quelquefois... ça c’est vu... ne vous y fiez pas !
— Enfin, demain vous l’apprendrez vous-même, car j’ai annoncé au marquis votre visite.
— Ma visite ?
— Oui, pour la demande officielle. Là, en votre présence, le marquis interrogera Aimée, et je ne doute point, moi, qu’elle ne réponde : oui !
— Nous verrons bien ! conclut le baron.
— Avez-vous songé aux actes de l’état civil ?
— Soyez sans inquiétudes, j’en possède une collection très authentique, fabriquée en Allemagne, fit de Gurgloff, en riant.
— Parfait !... à demain, alors !
— À demain ! comptez que je plaiderai votre cause avec chaleur.
— Merci.
Les deux complices, après s’être donné une chaude poignée de main, se séparèrent très satisfaits l’un et l’autre de la tournure que prenait l'affaire.
Le lendemain, ganté de frais, correctement cravaté, élégamment serré dans son gilet à un seul bouton et dans son habit d’une coupe irréprochable, le baron se faisait annoncer chez le marquis d’Évry.
Après les salutations d’usage et quelques mots relatifs au mariage projeté, ainsi qu’à la situation personnelle du futur, le marquis manda sa fille auprès de lui.
— Ma chère enfant, dit-il, je te présente le baron de Gurgloff, un ami de fraîche date, mais qui ne nous en est pas moins dévoué.
— Que le baron soit le bienvenu ! prononça d’une voix harmonieuse la jeune fille.
Gurgloff s’inclina.
— Aimée, continua le marquis, M. le baron m’a fait l’honneur de m’adresser une requête que je n’ai point voulu accepter d’une façon définitive sans ton approbation.
— Une demande ? articula Aimée avec étonnement.
— Oui ! il est question d’une alliance à laquelle je souscris des deux mains, moi, mais qu’il faut que tu agrées avant tout, puisqu’il s’agit de ton bonheur.
— Du reste, observa le baron, le vicomte Lucien de Moreuil, dont je suis l’interprète en cette circonstance solennelle, ne veut devoir sa félicité qu’à la volonté librement exprimée de Mlle d’Évry.
— Ah ! il s'agit de M. de Moreuil ? fit Aimée.
— Oui, mademoiselle, répliqua le baron. Le vicomte m’a délégué auprès de vous pour vous donner l’assurance de son affection la plus sincère et vous demander la faveur de consacrer sa vie à vous rendre heureuse.
— Puisque le marquis mon père, me laisse libre et me promet d’être franche...
— Assurément ! interrompit le marquis.
— Eh bien ! je vous prierai, M. le baron, de remercier le vicomte de Moreuil. Sa recherche m'honore ; mais je ne peux y donner suite en ce moment.
— Ah bah ! fit le marquis stupéfait.
— Je désire, mon père, vouer mes jours au soulagement de votre vieillesse.
— Oh ! oh ! pensa le baron, il doit y avoir un amour sous roche.
M de Gurgloff ne se trompait pas.
Le cœur de l'héritière des d’Évry avait battu déjà pour le comte Gontran de Maurevailles !
Gontran était lieutenant de spahis. Un congé d’une année l’avait ramené à Paris, auprès de sa mère, veuve du comte Louis de Maurevailles qu’elle avait épousé trente ans auparavant et ont elle avait eu deux enfants : notre héros et une fille. Cette dernière, Mathilde, âgée de seize ans, à l’époque où a commencé notre récit, achevait son éducation dans un couvent de province, et attendait avec impatience l’heure des vacances pour embrasser son frère qu’elle adorait et qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps.
Le lieutenant était donc dans toute la force de l’âge et dans la pleine efflorescence de la jeunesse. Assez joli garçon, au physique, il avait contacté, sous le soleil d’Afrique, le hâle particulier qui prête aux visages énergiques un aspect martial.
Certes, quand il remontait, à cheval, l'avenue des Champs Élysées, vêtu de son brillant costume, sa bonne grâce et sa haute stature faisaient retourner vers lui plus d'une tête curieuse de femme. Les hommes le considéraient at aussi, et chacun d’eux murmurait :
— Voilà le type du parfait gentilhomme et du brave soldat !

