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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
VI
Où la connaissance continue à se faire
(suite)
Gontran était grand de taille ; ses muscles, solidement dessinés, dénotaient la force physique.
De fait, au régiment, il n’avait pas son égal à tous les exercices du corps.
La boxe, le chausson, le fleuret lui étaient familiers.
On lui avait vu soulever, à bras tendus, des poids de cinquante kilos, sans que son visage trahit l’ombre d’une contraction.
Les troupiers d’Afrique disaient :
— C’est un rude gaillard, le lieutenant ! il ne ferait pas bon se frotter à lui.
On a en un échantillon de la vigueur physique du comte, lors de l'incident du pont Saint-Louis et de l’attaque dont il avait été l’objet.
Sa naissance donnait au comte ses entrées dans les salons les plus aristocratiques ; comme il ne fuyait pas la bonne compagnie, il usa volontiers des facilités qui s’offraient à lui pour le choix de ces relations mondaines.
C’est ainsi qu’il alla souvent chez le marquis d’Évry où il lia connaissance avec Mlle Aimée.
Nous le savons déjà, la jeune fille comptait dix-huit printemps ; son père, qui s’était marié tard, était déjà avancé en âge et n’aspirait qu’à l’heureux moment où il pourrait confier à un honnête homme l’avenir de son enfant adorée.
Le marquis n’avait qu’une crainte, celle de laisser seule sa fille chérie qu’une mort prématurée avait privée de sa mère.
Le baron de Gurgloff nous a appris également que la future marquise d’Évry était la plus riche héritière de France ; on évaluait sa fortune à cinquante millions !
Ce ne fut sans doute point-là le motif ; qui attira, de prime abord, Gontran de Maurevailles vers la jeune fille ; non ! il se sentit entraîné vers elle par un élan irrésistible.
Quand il la vit pour la première fois, l’effet fut foudroyant : il l’aima ! Il se rapprocha d’elle, comme mû par la puissance d’un aimant invisible.
Peut-être était-il séduit par les contrastes ! De fait, l’aimable personne possédait la finesse aristocratique des membres, la sveltesse de la taille et des formes, avec une figure mignonne, mais jolie, jolie au possible ; sur son visage régnait une pâleur langoureuse qui la rendait encore plus intéressante. Elle avait, on outre, un air mélancolique qui lui seyait à ravir.
Rien d’étonnant à ce que cet ensemble fit impression sur un homme dont le physique était l’opposé du portrait que nous venons d’esquisser à grands traits. La nature humaine a de ces bizarreries !
Quoi qu'il en soit, Gontran de Maurevailles était éperdument amoureux de Mlle Aimée d’Évry. Néanmoins, jamais il n’osa lui déclarer son amour, de peur d’effrayer, de blesser cet ange de pureté. Mais sans que l’officier s’en doutât, sans qu’il l’eût même soupçonné, il se trouvait payé de retour.
En effet, dès la première apparition de Gontran dans les salons de son père, la jeune fille ressentit, elle aussi, cette commotion électrique qui signale l’irruption de l’amour dans un cœur encore vierge.
Mais elle était trop bien élevée pour laisser entrevoir à qui que ce fût l’état de son âme.
Donc, Gontran et Aimée s’adoraient, à l’insu l’un de l’autre.
La première lueur de tendresse qui les éclaira tous les deux, s’alluma dans l’entrevue qui eut lieu si inopinément à la Masure du Corbeau-Rouge. Là, Aimée eut un éclair de passion , quand elle s’écria :
— Vous ? C’est vous, Gontran !
De son côté, le lieutenant, emporté par l’élan de la joie, par la force même de la situation, laissa échapper l’aveu qu’il n’eût autrement jamais risqué.
— Je vous aime, avait-il dit, ma mission n’est-elle pas, dès lors, de vous protéger ?
Cette double exclamation fut l’étincelle qui alluma pour eux le flambeau de la vérité.
Cette digression nous a fait perdre de vue, un instant, le baron Lucien de Moreuil. Revenons à ces deux personnages que nous allons retrouver très inquiets du succès de leur ténébreuse machination et fort mécontents du refus opposé par Mlle d’Évry à la demande en mariage présentée par de Gurgoff au nom du vicomte.
Les deux acolytes n’ignoraient point que le marquis, quoi qu’il en eût, respecterait la volonté de sa fille. En conséquence, le baron, en homme pratique, déclara qu’il était nécessaire de dresser de nouvelles batteries. C’est à la suite de ces pourparlers, que fut adopté le plan d’enlever la jeune fille et de se débarrasser du père. Le baron soupçonnait l’existence d’un amoureux et il ne voulait point laisser à cet intrus le temps de leur couper l’herbe sous les pieds, suivant la métaphore vulgaire.
On sait quel fut le résultat de cette double tentative. Les projets machiavéliques des deux coquins furent renversés, anéantis, par l’intervention providentielle de Gontran de Maurevailles.
Après la disparition du marquis et le dénouement des péripéties auxquelles nous avons assisté, Mlle d’Évry se réfugia chez sa parente, la vicomtesse de Courlis.
Croyant fermement à la mort de son père, elle avait pris le deuil.
Quant à Gontran, persuadé, au contraire, que le marquis était encore vivant, il s’opposa à ce qu’on dénonçât les faits à la justice et préféra laisser libres Sans-Malice et Négriot dont Lame-d’Acier avait promis de tirer des éclaircissements et peut-être des révélations complètes.
— Si nous les faisons arrêter, avait dit Gontran, ils ne parleront pas !
— Agissez comme vous l’entendrez ! avait acquiescé la jeune fille.
— Voyez-vous, mademoiselle, ajouta le lieutenant, ces gredins garderont le silence avec d’autant plus d’obstination, que je les soupçonne d’être des instruments entre les mains de misérables qui les payent.
— Mais vous m’y faites songer, Gontran ! Lorsque j’ai essayé, dans les souterrains de la Masure, de les tenter par l’appât d’une somme d’argent, afin de recouvrer ma liberté, l’un de ces deux hommes a repoussé mes propositions en me disant qu’il s’était engagé à me livrer à un certain personnage.
— Son nom ! Son nom !
— Attendez !... Non, j’ai beau chercher, je ne me souviens plus.
— Oh ! je tous en prie, faites un appel suprême à votre mémoire !
— Impossible !... Que voulez-vous ! J’étais si troublée, ce nom m’a échappé.
— Ah ! c’est décourageant !
— Ah ! Gontran, est-ce que déjà votre résolution faiblirait !
— Pardonnez-moi, Aimée ! Non, je ne suis point découragé ; non, les obstacles ne me rebuteront pas ! Je poursuis mes recherches avec la ténacité du dévouement le plus absolu !

