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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
V
Où le lecteur fait plus ample connaissance avec tous nos personnages.
(suite)
Mais quelle ténébreuse machination ourdissait donc cet homme ?
Que le lecteur veuille bien nous suivre de nouveau boulevard Haussmann, chez le baron ; il apprendra une partie des projets élaborés par ce noble seigneur.
Il est onze heures. Lucien déjeune avec son bienfaiteur.
— Ainsi, articule le baron, continuant une conversation déjà commencée, ainsi, le duc de Nangis vous a promis de vous présenter chez le marquis Gaëtan d’Évry ?
— J’ai une promesse formelle. Le marquis reçoit tous les mardis ; je serai de la prochaine réception.
— À merveille ! Maintenant pesez bien ce que je vais vous dire.
— Allez, je vous écoute !... une aile de ce perdreau, je vous prie ?
— Avec plaisir !... Le marquis est veuf, il a une fille qui répond au nom suave d’Aimée.
— Eh bien !
— Il faut que ce nom devienne pour vous une réalité ; il faut que l’héritière du marquis devra vous aime réellement.
— Ah ! ah !
— Faites-vous adorer ; voilà pour le moment, votre mission... Vous voyez qu’elle n’a rien que d’agréable.
— Parfaitement ! Mais où voulez-vous en venir, mon cher baron ?
— À vous rendre opulent, je vous l’ai promis. Mlle Aimée est la plus riche héritière de France ; vous l’épouserez !
— Pourquoi pas vous ?
— Ah ! si j’avais eu quelque chance de succès !... Mais je me rends justice : je suis trop vieux ! Alors, j’ai dû chercher un collaborateur.
— Et vous avez songé à moi ? Merci !
— J’ai pensé à vous, en effet ! C’est même pour cela que je me suis permis de vous ruiner.
— Oh !
— Ah ! que voulez-vous ? Je n’avais pas le choix des moyens ! Si j’étais venu de but en blanc vous proposer cette affaire, vous m’eussiez repoussé avec dédain ; en vous acculant à la misère, je vous ai contraint à devenir mon associé.
— Dites votre âme damnée ! Les mots ne font rien à la chose.
— Savez-vous que le procédé est un peu canaille ?
— Bah ! puisque c’est dans votre intérêt... une dot superbe et une femme charmante. Plaignez-vous !
— Mais pourquoi m’avez-vous choisi, de préférence à tout autre ?
— Je vous avais rencontré au cercle des Zous-Zous, je vous avais jugé et deviné... Vous étiez l’homme qu’il me fallait.
— Et, ma foi, baron, vous ne vous êtes pas trompé. La jeune marquise sera à nous.
— Bravo ! Je suis heureux de vous voir dans ces bonnes dispositions, fit le coquin en riant... Un verre de champagne, voulez-vous ?
— À condition que nous boirons à ma fiancée.
— Volontiers !
Les deux complices vidèrent leur coupe.
En déposant son verre sur la table, le jeune homme demanda à son amphitryon :
— Quelle méthode employez-vous pour tricher au jeu ?
— Oh ! oh ! tricher ? peste ! voilà un bien gros mot ! mais je vous avoue qu’entre gens sans préjugés, comme nous sommes, j’adore cette rude franchise.
— Vous voyez que nous sommes de plus en plus faits pour nous entendre !
— Parbleu !... Donc, vous désirez apprendre ma méthode ? écoutez-moi ! Les jeux de cartes sont assez généralement renfermés dans une grande caisse chez les concierges des différents clubs.
Du moins, il en est ainsi au cercle des Zous-Zous.
— Cette particularité m’a frappé ; je l'ai utilisée à mon profit.
— Comment ?
— Oh ! d’une façon bien simple ! le matin je passe, de très bonne heure, chez le concierge ; sous un prétexte quelconque : une commission dans le voisinage, une canne oubliée dans la salle du premier, enfin, sous un motif plus ou moins futile, je l’éloigne de la loge, et je saisis ce moment pour enfouir dans mes poches quelques paquets de cartes que je biseaute chez moi avec un soin extrême... Le lendemain, même comédie !... Nouvelle absence du concierge, pendant laquelle je remets en place les paquets de cartes préparées et refermées avec adresse sous la bande de la régie.
— C’est merveilleux ! exclama le vicomte.
— Vous comprenez, n’est-ce pas ? poursuivit le baron ; je connais d’avance les séries, et à la seule inspection des rognures qui constituent le biseau, je sais de quel côté va la chance.
— Ah ! décidément vous êtes un grand homme !
— C’est un peu mon avis ! acquiesça le baron.
Ainsi, ce que ces deux gredins allaient poursuivre désormais, c’était la conquête de l’opulente fortune des d’Évry ; pour l’obtenir, ils ne reculeraient devant rien !
VI
Où la connaissance continue à se faire
Une fois introduit chez le marquis, le premier souci du vicomte Lucien de Moreuil fut de se concilier les bonnes grâces du chef de la maison, afin de bénéficier de cette amitié pour se faire aimer de la jeune fille.
Nul plus que lui n'eut des attentions délicates pour le marquis ; un vieillard est toujours sensible aux prévenances, il s’en forme une habitude : aussi le vicomte devint bientôt l’intime, l’inséparable de son compensai.
Un jour, dans un moment d’épanchement, le marquis confia ses chagrins à son jeune ami :
— Je ne sais ce que j'ai aujourd’hui, mais J‘éprouve un malaise indéfinissable, dit-il.
— Vous êtes souffrant ? demanda avec intérêt le vicomte.
— Un peu ! cela m'inquiète.
— Allons ! allons ! ne vous créez pas de chimères !
— Hélas ! Je sens bien que mes forces m'abandonnent.
— Ah ! voyons, votre santé est bonne pourtant !
— Les apparences vous trompent ; je constate, moi, des signes avant-coureurs qui ne me trompent pas, que je m’en vais à grands pas vers la tombe.
— Oh ! cher marquis, chassez ses idées tristes.
— Mon Dieu ! cette prévision me laisserait parfaitement insensible, si je ne redoutais d'abandonner ma fille, isolée dans le monde. Songez donc ! elle a dix-huit ans à peine ! Sans expérience de la vie, à quels périls sa jeunesse ne se trouverait-elle pas exposée !... Ah ! l'on a tort de se marier aussi tard que je l'ai fait.

