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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
VII
Idylle et drame
(suite)
— Et puis, nous serons deux ! observa Lame-d’Acier.
— Vous êtes un brave garçon, vous !
— Sacrebleu ! mam’zelle, c’est bon ce que vous me dites-Ià ! Déjà mon officier m’a affirmé que j’avais du cœur... avec ces mots-là, voyez-vous, je me ferais tuer.
Près de la place Maubert, dans un cul-de-sac obscur, dernier vestige de l’ancienne cité, le flâneur curieux trouvera ; la rue de Bièvre qui aboutit au quai de la Tournelle. Elle est sale et boueuse ; un rayon de soleil y est un phénomène inconnu.
Dans cette rue est située la Bibine dont il s’agit, sorte de caboulot, — plus tapis-franc que gargote, — où prennent leur repas des chiffonniers, pêle-mêle avec des représentants de la haute et basse pègre, tous habitants de l’ancienne place Maubert.
Dans un boyau de salle, qui se rattrape de son étroitesse par la longueur, s’étend une rangée de tables le long de la muraille. Il n’y a plus de chaises ; les clients s'assoient sur des bancs.
De peur que les couteaux ne deviennent des arguments dans les rixes fréquentes qui s’élèvent entre consommateurs, on les a assujettis aux tables par une chaînette en fer.
Au fond est placé un comptoir en bois où trône l’ogre du Tapis-Franc, maître Jérôme Farach, surnommé Bras-Sanglant.
Dans ce monde ignoble, un nom ne suffit pas, chacun a son sobriquet C’est l'usage.
Les clients du caboulot vont eux-mêmes prendre une assiette sur le comptoir, où ils déposent vingt-cinq centimes, prix de « l’ordinaire » qu’ils vont se faire servir dans l’arrière-salle.
Là se trouve la cuisine et l’on n’y pénètre qu'après avoir payé sa pâtée.
Ce que l’on donne à manger est un mystère ; ce que l’on boit est une énigme.
Les liquides de toutes sortes, même le vin, ont un prix unique : dix centimes le verre.
Nos trois connaissances : Négriot, Sans-Malice et l’Assommeur, réunis à la même table, « pitanchaient », ce soir-là, de « l’eau-d’aff »et, la « chiffarde » bien bourrée de « tréfoin », remplissaient la salle d’une fumée épaisse qui se mêlait désagréablement aux âcres émanations de l’absinthe.
Ces trois hommes, dont l’un aurait dû être l’ennemi des deux autres, depuis la nuit passée dans les carrières de la Masure du Corbeau-Rouge, formaient une même compagnie.
Un sentiment identique en avait fait des amis : Les trois compagnons volaient se venger de Lame-d’Acier qui les avait contrariés dans leurs projets.
Tout en buvant, ils se racontaient mutuellement, pour la vingtième fois au moins, leur mésaventure réciproque, et cherchaient un biais pour faire repentir leur bête noire du tour qu’il leur avait joué, sans pouvoir tomber d'accord, quand le père Grognard entra.
Le chiffonnier avait eu la langue trop longue : en parlant sans cesse du sauvetage opéré par lui, il avait fini par donner l'éveil à Sans-Malice et à Négriot.
Aussi, du plus loin qu’il l’aperçut, Sans-Malice appela le nouvel arrivant :
— Hé ! chevalier du crochet ?
— Quoiqu’y a ? demanda celui-ci.
— Dévide-nous l’histoire du noyé, ça nous intéresse.
Le père Grognard ne se fit pas autrement prier et conta l’aventure dans ses moindres détails. C’était un besoin chez lui un tic, une habitude.
Ce récit ne laissa aucun doute au bandit sur l’identité de l’individu repêché dans la Seine. C’était bien le marquis qu’il avait frappé de son couteau et qui vivait encore.
— Je le soigne, allez ! conclut le père Grognard.
— Vieille bourrique ! s’écria Sans-Malice ivre de fureur, tu réchauffes un pante pour qu'il « croque le marmot »... Ah ! je t’en flanquerai des récompenses et des magots, vieux filou !
— Qué que t’as donc ! fit le chiffonnier étourdi.
— Ton homme, c’est le mien, imbécile ! Tu vas me le rendre !
— Ah ! ficher non !
— Il le faut. Une, deux, trois ! Tu ne veux pas ? Non ! Eh bien, en route pour « l’Abbaye borgne » (cachot, séquestration).
Et, ce disant, Sans-Malice, avec son mouchoir, avait bâillonné le chiffonnier.
Puis, il dit au maître du taudis :
— Allons, l’ogre, ouvre la trappe.
— C’est deux balles ! articula maître Farach.
—Je connais le taux ! Voilà ton pognon.
Il lui remit une pièce de deux francs, et ajouta, en désignant la victime de ce nouveau guet-apens :
— Par exemple, celui-ci, tu le garderas jusqu’à demain.
Sans-Malice fouilla le père Grognard et lui déroba la clef du galetas qu’il habitait , et dans lequel reposait le marquis. Ensuite, aidé de l’Assommeur, il descendit le chiffonnier à la cave.
L’observation de garder soigneusement la victime faite par Sans-Malice à Jérôme Farach, mérite explication, il arrivait souvent que les marchands de bœufs ou de chevaux de la barrière d’Italie qui se laissaient prendre aux agaceries des « trotteuses » du voisinage, étaient conduits dans la « Bibine » où les Alphonses de l’endroit dépouillaient ces malheureux et les jetaient dans la cave de l’ogre.
Celui-ci donnait ensuite la liberté à ces infortunés auxquels il faisait jurer de ne rien révéler. Trop heureux d’en être quittes à si bon compte, les particuliers ainsi maltraités promettaient de se taire, et tenaient parole de peur d’attirer sur leur tète la vengeance des gredins qui hantaient ces parages.
Sans-Malice prévenait donc maître Farach de retenir prisonnier le père Grognard jusqu’au lendemain.
Quand il fut remonté dans la salle commune, Sans-Malice dit à Négriot :
— Je passe chez Grognard m’assurer de la chose ; puis, si c’est bien le suriné, je me déguise en vélocipède pour avertir M. Polydor.
— Bon ! moi, je ne démarre pas, afin d’avoir l’œil sur l’ogre qui pourrait bien lâcher l’autre.
— Ah ! non ; faut pu qu’il le lâche !
Sur cette recommandation, Sans-Malice sortit et on l’entendit s’éloigner en chantant un couplet de sa romance favorite.
Il appelait ça une romance, lui !
Avant-hier soir j’m’en esbigne à la cambuse
Pour te causer un brin de mon
ardeur
Mais en rêvant, j’vois madame qui s’amuse
À jacasser avec un joli cœur.
Sans
l’fait casquer vlà qu’tu poses pour la grâce
Disant qu’pont lui t’éprouvés un vrai béguin
Sans picaillons la soup’ ne peut être grasse
J’te vas coller un pain.
L’Assommeur et Négriot se remirent tranquillement à fumer et à boire.
C’est dans cette occupation que les surprit, quelques instants après le départ de Sans-Malice, Lame-d’acier qu’ils n’attendaient guère.

Edmond Gondinet (7 mars 1828, Laurière – 19 novembre 1888, Neuilly-sur-Seine) dont une rue du 13ème arrondissement porte le nom était un auteur de théâtre qui fit jouer sur les scènes parisiennes une quarantaine de pièces.