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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
VII
Idylle et drame
(suite)
— Oh ! laissez-moi m’expliquer ; laissez-moi mettre à profit l’instant de tête-à-tête que l’assoupissement de Mme de Courlis nous procure.
— C’est peut-être bien mal !
— Non, Aimée, non ! Dieu lui-même ne saurait condamner le sentiment qui m’anime : l’excuse de ma démarche est dans sa pureté même !
— Eh bien ! parlez, Gontran.
— Je vous aime, vous le savez... Oh ! ne m’en veuillez pas pour cet aveu !... Je vous aime, en effet, mais avec tout le respect qu’un honnête homme voue à la jeune fille dont il serait heureux de faire sa femme...
— Oh ! Gontran ! Gontran !
— Oui, j’ai eu cette audace d'élever mes regards ambitieux sur vous, j’ai eu cette espérance téméraire d’être un jour distingué par vous..., Aimée, vous, que j’adore, dites, oh ! dites-moi si mon espoir doit se réaliser !
— Gontran ! si je répondais : non ! je mentirais, et je n’ai jamais encore commis de mensonge !
— Oh ! Aimée ! Aimée !
— Sachez-le donc. Je serai fière et bien heureuse de porter votre nom.
— Chère, bien chère âme ! être aimé par vous, c’est avoir dépassé la félicité des élus, c’est avoir trouvé le paradis sur la terre !
Ce fut là, dans le grand salon, en face des portraits de tous les ancêtres de la famille, que fut prononcé le serment des futurs époux et que se consomma l’union de deux âmes devant Dieu !
Les premiers épanchements terminés, la jeune fille fut ramenée brusquement par la pensée à la réalité de sa situation.
— Mon ami, dit-elle tristement, vous avez ma parole ! Je n’y faillirai pas.
Elle lui tendit la main !...
Mais nous avons une tâche à remplir ; nous ne devons songer qu’à retrouver mon père ou à punir ses meurtiers !
Je partage votre désir, Aimée !
— Plus tard, nous penserons à nous, à notre mariage... maintenant, je ne veux, je ne dois songer qu’aux devoirs que le malheur m’impose.
— Aimée, ma vie est vouée à l’accomplissement de vos devoirs. Tout ce qui dépendra de moi pour retrouver le marquis, votre père, et le verger de ses assassins, je le ferai ! déjà j’ai donné des instructions à un homme sûr, à ce compagnon fidèle de mes recherches, que vous avez vu dans ces affreuses circonstances ; j’espère que ses démarches aboutiront.
— Oh ! merci, merci Gontran ! Je sais que je puis compter sur votre dévouement... Et quand verrez-vers cet homme ?
— Demain.
— Amenez-le moi, voulez-vous ?
— Je l’amènerai ! votre vue ne pourrait que l’encourager dans le bien.
— A demain donc, Gontran !
On pense bien que Lucien de Moreuil ne se fit pas faute, de son côté, de rendre visites sur visites à la jeune fille, son titre d’ami intime du marquis l’y autorisait.
Mais ces entrevues étaient désagréables à la jeune fille. Sans qu’elle se rendit compte du motif qui déterminait sa répulsion, elle éprouvait d’instinct une sorte d’aversion pour ce personnage. Néanmoins, elle se contraignait, et en souvenir de son père, elle se faisait violence, accueillant convenablement le vicomte, et se reprochant l’antipathie quelle ressentait pour lui.
Pauvre Aimée, si elle avait su !
Quoiqu’il en soit, dans ces entrevues fréquentes où le comte de Maurevailles se trouvait presque toujours en tiers, sous l’égide de la vicomtesse de Courlis, Lucien de Moreuil acquit bientôt la conviction ; oui, non-seulement l'officier était son rival, — il le savait déjà depuis l’incident de la Masure, — mais encore que ce rival était aimé de Mlle d’Évry.
Ce fut pour lui un coup de foudre, car il voyait déjà ses espérances anéanties !
Il fit part de ses observations au baron do Gurgloff qui lui rit au nez.
— Ah ! que vous êtes jeune, mon cher vicomte ! Par ma foi, vous n’avez rien appris à l’école du malheur, qui, pourtant, est un professeur de philosophie hors ligne.
— Vous avez une idée, vous, baron ?
— Mieux que cela ! Je vous répète que j’ai combiné fout un plan ? venez chez moi demain matin ; nous causerons.
Cependant, fidèle à sa promesse, Gontran de Maurevailles conduisit Lame-d’Acier auprès de Mlle d’Évry.
Malgré l’embarras qu’il éprouvait en présence de la jeune fille, l’ancien détrousser du pont Saint-Louis raconta ce qu’il avait appris du père Grognard et l’entêtement de ce dernier à ne laisser approcher personne de son malade.
De fait, ce malade dont il attendait une large récompense, était devenu pour le chiffonnier une propriété de laquelle il se montrait excessivement jaloux. Il voulait être seul à l’exploiter.
— Si c'était mon père, pourtant ! fit la jeune fille.
— Moi, j’en suis convaincu, dit Gontran.
— Ma foi, je le croirais volontiers ! reprit Lame-d’acier.
— Il y aurait un moyen de s’en assurer, poursuivit le lieutenant.
Lequel ? interrogea Aimée.
— Se présenter au chiffonnier en qualité de parent du noyé, lui compter une forte somme et, grâce à ce subterfuge, être mis en présence de cette personne.
— C’est une idée !
— Et je vous servirai d'intermédiaire, moi, s’écria Lame-d’acier. Ah ! je vous fiche ma patente que le père Grognard ne résistera pas à l’appât.
— Qu’en pensez-vous, Aimée ?
— Vous avez raison, Gontran ; votre moyen me paraît excellent.
— En ce cas, dès ce soir, je mets mon projet à exécution... Croyez-vous que nous trouverons le chiffonnier chez lui ? demanda le jeune homme à Lame-d’Acier.
— Ça, vous savez, mon officier, c’est un peu chanceux ! Depuis qu’il a son malade le père Grognard ne trime pas des passes mais s’il n’est pas dans la cambuse, nous avons chance de le rencontrer à la Bibine de la rue de Bièvre.
— Eh bien ! rendons-nous-y !
— Dame ! mon lieutenant je vous près viens que c’est pas un salon dans le grand genre.
— Raison de plus pour que je fasse connaissance avec cet endroit-là.
— C’est un tapis-franc on à peu près !
— N’importe, partons !
— Mais n’allez-vous pas courir quelque danger ? interrogea avec anxiété Mlle d’Évry.
— Soyez sans inquiétude.
— Pourtant !...
— Je prendrai mon revolver.

En janvier 1903, le quotidien Le Français s’étonnait que des rues de Paris étaient encore éclairées par des quinquets et signalait que M. Henri Rousselle, conseiller municipal du quartier de la Maison-Blanche, avait déposé une proposition pour demander l'éclairage au gaz de la rue Vergniaud, voie reliant le boulevard d’Italie à la rue de Tolbiac, à peine praticable dès la tombée de la nuit, en raison de l’obscurité qui y régnait. Les six lampes à huile qui s'y trouvaient, ne donnaient en effet qu’un faible éclat et de nombreux accidents se produisaient journellement par suite du manque de lumière.