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LA PETITE MIETTE
par
Eugène BONHOURE
(1889)
PREMIÈRE PARTIE
Histoire de trois enfants
IV
Trois orphelins font une famille
(suite)
— Oui da. Cette mioche que voilà fait marcher l'autre au doigt et à l'œil.
Et l'autre, tout innocente qu'elle est, est adroite de ses mains comme un petit singe. Ça balaie, ça frotte, ça range et même ça coud comme une petite femme.
— Sœur Julie sait très bien coudre, fil Miette. Il n'y a qu'à lui dire. Sœur Julie sait faire beaucoup de choses, pourvu qu'on la commande comme il faut. II n'y a personne comme elle pour arranger les petits bouquets. Maman Coutard en vendait tous les jours une pleine petite corbeille à son kiosque de la gare.
— Tiens ! tiens ! tiens ! exclama Furet.
— Et cette petite-là, fit la Fricotte en montrant Miette, c'est une vraie ménagère, jamais on n'a vu d'enfant avoir tant d'idée que ça. Tenez, patron, ça ne sera pas difficile à faire, votre ménage, je m'en chargerai, moi, si vous voulez, et en prenant vos repas chez vous, eh ! bien, vous y trouverez encore votre compte.
— Du coup, me voilà bourgeois tout à fait. Une cuisinière à M. Furet ! Excusez ! quel genre !
Huit jours après, le ménage de Furet marchait comme sur des roulettes.
L'équilibre du budget, compromis un instant, était rétabli. Et même considérée comme une « affaire », l'adoption si généreusement pratiquée par le brave garçon n'était point trop onéreuse.
Une seconde alcôve avait été rajoutée au logement, moyennant le déplacement d'une moitié de paroi et l’adjonction d'un petit mur moitié en briques, moitié en boîtes à sardines.
Remplies de sable sec et jointoyées avec un peu de chaux, les boites à sardines sont des matériaux de construction fort acceptables.
Et, soit dans certains coins de Vaugirard - aux environs de la rue de Javel — soit à la cité Doré, soit au Petit-Mazas, ou même à la cité de la « Femme en culotte », plus d'une « maison » de chiffonniers — et des plus huppés, — n'est pas construite avec d'autres pierres de taille.
Toutefois, ce n'était, dans la pensée de Furet, qu'une construction provisoire en attendant qu'il eût rétabli le niveau de ses affaires. Car, malgré toute l'économie possible, il avait fallu dépenser beaucoup.
Les enfants n'avaient même pas un mouchoir de rechange. On les avait nippées d'occasion, à des prix doux.
Puis, la question du coucher ne s'était pas non plus réglée sans dépense.
Un sac de laine dans le vieux panier de la roulote — Furet l'avait conservé comme une relique — avait fait le lit de Miette. Sur un cadre en bois, avec un fond de toile à voile, on avait arrangé le lit de sœur Julie. Mais la laine, les draps, les couvertures, les ustensiles de ménage et de cuisine faisaient encore un chiffre. Sauf une petite réserve, bien petite, toutes les économies de Furet y avaient passé.
En revanche, on était monté comme des princes, disait Furet. Et ces trois créatures abandonnées formaient maintenant une petite famille, famille bizarre, mais heureuse et contente de son sort.
Les enfants, d'ailleurs, gagnaient leur vie. C'était Miette qui, la première, avait mis la chose sur le tapis.
Miette avait quelque éducation. Elle savait lire, écrire, un peu compter Elle était même très avancée pour son âge. Furet lui donnait des leçons d'un peu de tout, quand il avait le temps, lui prêtait ses petits livres d'autrefois Miette ne s'ennuyait jamais. Mais Julie, qui savait lire, aussi et même écrire, mais pour qui les mots semblaient n'avoir pas de sens, devenait parfois désagréable quand elle était désœuvrée.
Un matin que Furet avait rapporté du théâtre un bouquet fané, Miette lui dit :
— Est-ce qu'on peut vendre des petits bouquets à la gare ?
— Non, fit Furet, mais peut-être ailleurs.
— Alors, apporte des fleurs. Nous ferons des petits bouquets et nous les vendrons.
Le lendemain, elles étaient à l'œuvre. Julie travaillait sans mot dire avec une activité machinale, une adresse inconsciente et un goût instinctif qui faisaient en même temps peine et plaisir à voir.
Drôle de fille ! pensait Furet en la regardant. Quel dommage que le grand ressort soit cassé !
C'était, en effet, un singulier phénomène que cette fillette, forte et fraîche, pleine de vie animale, mais à qui manquait l'étincelle de la pensée et du sentiment. Les yeux fermés, elle était charmante ; les yeux ouverts, elle était navrante, avec son regard mort.
Pourtant, elle n'était pas idiote, comprenant ce qu'un lui disait et capable d'en garder quelque souvenir. De ce qu'elle avait appris à l'école, elle n'avait rien oublié. Mais ce qu'elle savait n'avait plus de sens pour elle ; et, pour qu'elle fît quelque chose, il fallait que la volonté vînt d'ailleurs. Chez elle, la volonté, la conscience, la personnalité n'existaient plus. C'était une machine demeurée intacte, mais dont le moteur avait été brisé. Pour la faire marcher, il fallait remplacer le ressort absent. C'était l'âme de Miette qui faisait vivre ce corps.
Il suffit à Miette de mettre des fleurs devant elle et de lui dire — Fais des bouquets.
Puis, les bouquets faits, Miette lui donna deux petites corbeilles :
— Arrange-les.
Et avec la même activité, la même indifférence et le même goût, Julie dressa les deux corbeilles.
Furet accompagna « ses filles » à la porte des écoles et des cours où l'on pouvait trouver la meilleure clientèle.
Par une série de calculs très savants sur les heures des cours, il avait combiné une « tournée » aux bons endroits.
Et, comme il était quelque peu connu, son succès fut complet.
D'ailleurs, les enfants n'étaient point banales. La gentillesse de Miette et la disgrâce même de Julie avaient quelque chose de touchant. Même, un jour, à la porte de l'école de médecine, un professeur, curieux de ce phénomène, l'examina non sans attention et parut s'intéresser vivement à son histoire.
En moins de huit jours, la clientèle était faite. Les bouquets s'enlevaient par panerées. Julie suffisait à peine à les confectionner. Et Furet émerveillé disait en se frottant les mains :
— Voilà que ces petites morveuses vont, tout à l'heure, gagner plus que moi !
Entre temps, Furet avait écrit à Bordeaux pour retrouver, s'il se pouvait, les parents des fillettes. Toutes les réponses se ressemblèrent : La famille Coutard avait disparu. La grand'mère des enfants, dernière survivante de tous les siens, était partie pour Paris avec les petites filles et on ne leur connaissait nulle part des parents, même éloignés.
— Eh ! bien, me voilà père de famille, se disait Furet. Elles sont à moi maintenant ! Y a plus personne qui puisse me les réclamer. Bonne affaire !
Car, maintenant, il sentait que si on venait les lui reprendre, il ne s'en consolerait pas.
Le matin, en se levant — souvent très tard, quand il « était du cinq » au théâtre — lorsque Miette lui jetait ses deux bras au cou en lui disant : « Bonjour papa Furet », le cœur lui fondait de joie. Il y avait dans cet abandonné l'instinct profond de la famille. N'ayant pas eu le bonheur d'être fils, il se rattrapait en devenant père. C'était presque la même chose et c'était même mieux.
En matière d'affection, le bonheur est de donner plus que de recevoir, et plus il exige de sacrifices, plus il a de douceur. Furet était l'homme le plus heureux du monde.
Miette, elle aussi, rayonnait.
— Tu es le petit papa, je suis la petite maman et sœur Julie est notre grande fille, disait-elle à Furet.
— Ça va trop bien ! ça ne peut pas durer, disait Furet. Pour sûr, il va noua arriver quelque chose !
Et en effet, une catastrophe se préparait.

C'est le 14 juillet 1863 que le premier coup de pioche, — car les premières dizaines de mètres ont été creusés à la pioche par des puisatiers et non par un forage — du puits artésien de la Butte-aux-Cailles a été donné.