Le Marché aux chevaux
Par Jean Lorrain
Extrait de La Maison Philibert (1904)
Les deux Zidores.
Le Marché aux chevaux du boulevard de l’Hôpital, derrière la gare d’Orléans, sa grande cour pavée enclose de grilles dominant en terrasse le boulevard Saint-Marcel, son mouvement, ces allées perpétuelles de bêtes et de gens d’écuries, ces groupes de gros maquignons ventrus, membrus, cossus, le verbe haut et la mine colorée, leurs marchandages et leurs interminables pourparlers autour des boxes, la masse bleu sombre de cette foule en longues blouses des foires de Normandie, la promenade des curieux derrière les croupes moirées des bêtes à vendre, les bras nus des lads et la présentation au trot et au galop des hongres et des juments, la crinière tressée, la queue relevée par un gros nœud de paille aux mains des seconds garçons, les acomptes donnés et les marchés conclus à l’ombre des buvettes et, dans le brouhaha des claquements de fouets, des boniments et des jurons, le hennissement d’un demi-sang en gaieté ou la ruade imprévue d'un jeune poulain, cette symphonie de bruits et de couleurs qui est le marché aux chevaux du boulevard de l’Hôpital.
Biscuit m’en faisait ce mercredi-là les honneurs. Beaudarmon, rappelé à Meaux, m’avait confié au pisteur :
« Puisque ces petites promenades-là vous intéressent et que vous avez la curiosité des filles de claques, Biscuit vous en fera voir de drôles. Il n’a pas son pareil dans Paris. C’est en sortie qu’il faut connaître ces dames. À la maison elles se ressemblent toutes ; il y a que la couleur des cheveux qui diffère ; c’est toutes les mêmes vaches en peignoir. Mais, une fois dehors, ça fringue et ça se requinque, ça ne vit vraiment que les jours de ballade. »
[…]
Et, là-dessus, le tenancier nous avait quittés pour aller prendre son train.
On n’éveille pas impunément ma curiosité.
Le mercredi suivant, deux jours après, j’errais avec Biscuit sous les abris du Marché aux chevaux. Des blouses, des blouses, des hautes casquettes et encore des blouses, mais pas la moindre jupe de femme, rien que des robes pommelées, alezanes, bai cerise ou bai brun, de chevaux, d’étalons et de juments.
« Je vous le disais bien, monsieur Ménard, ce n’est plus ça. C’est bien changé. Autrefois c’était aussi le marché aux hommes et les mistonnes en mal d’amour venaient y faire leur remonte. Mais les femmes n’aiment plus l’homme, monsieur Ménard. Tous ces chameaux-là préfèrent se marier entre elles. Dans les maisons, ce sont tous des petits ménages. C’est qu’il y a des gonces aussi si rosses et si tapeurs ! Comme ça, les femmes sont plus tranquilles ; elles mettent en commun les profits et les pertes, font des économies et, les jours de sortie, elles vont dîner ensemble, comme des rupines, à Ville-d’Avray ou sur les bords de la Marne, à Nogent. Ça se fait servir en cabinet particulier et, au dessert, ça fume des vrais londrès, comme des marquises. Chacune paie sa part, de sorte qu’il n’y a pas de chipage, et, plus tard, si ça tient, si les caractères s’arrangent, on a l’espoir de se retirer un jour et de vieillir ensemble dans une petite villa, avec kiosque et jardin, soit à Asnières, soit à Colombes, en honnêtes femmes, comme des rentières, en ne voyant que des gens bien... Voilà ce qu’elles ont toutes dans l’idée, monsieur Ménard. Si c’est pas renaudant. Ah ! la partie n'est plus belle pour les barbes. Il y a pourtant de beaux gars ici. Regardez- moi ces cous de taureaux, ces épaules et ces moustaches. Ah ! ces dames peuvent s’en passer des béguins.
— En effet ! »
Et avisant un grand gaillard de trente-cinq ans, déjà mûr, mais d’une telle régularité de profil, qu’il imposait l’idée d’un Apollon brun :
« Qu’est-ce que c’est que celui-là ?
— Celui-là, c’est toute une histoire. Un des plus forts marchands de chevaux de l’avenue de Saint-Ouen. Il a drôlement fait sa fortune, allez ! On peut dire qu’il n’a eu qu’à se baisser pour en ramasser. Dans le temps, il marchait dur dans la combinaison.
— Vous dites ?
— Ah ! aujourd’hui il est marié, père de famille, tout à fait rangé des voitures. Il a frisé la cour d’assises, mais une lope l’a paré. L’affaire a fait du bruit dans le temps. C’est un ancien lutteur. »
Je me rappelais vaguement l’histoire commencée l'avant-veille par Beaudarmon :
« Il ne s’appelle pas Zidore ?
— Si. Comment que vous le savez ? »
Je résumais à Biscuit mon entretien avec le tenancier.
« Parbleu ! c’était lui ! s’esclaffait le pisteur. Il voulait emmener Beaudarmon chez son type. C’était un peintre hongrois, tout à fait de la haute, et des millions, monsieur Ménard. Il peignait pour la frime, au fond, il se rinçait l’œil. On organisait des fêtes, chez lui ; des gonces et mistonnes à poil, des orgies romaines, est-ce que je sais, des messes noires. C’était Zidore qui rabattit. Ça se passait à Passy dans un hôtel au milieu de grands jardins. Les voisins n’y voyaient que du feu. Zidore avait ses petites et grandes entrées dans la taule : il s’amenait là à toutes heures de jour et de nuit... Une nuit que le patron était absent, il y a amené des nettoyeurs de cambrousses, toute une bande de fins monte-en-l’air et, quand le singe a rappliqué, il a trouvé tout chambardé : les appartements du premier et du rez-de- chaussée étaient rincés comme une bouteille. Les bibelots, les tableaux, un tas de vieilleries et de trucs à la manque qui valent des prix fous, vous savez, de ces brimborions dont on donnerait pas deux thunes et que les rupins se disputent à coups de talbins, tout ça avait été cueilli comme des fraises et envoyé chez les grands fourgues de Londres.
[…]
Zidore a cueilli là-dedans deux cents sacs qui lui ont permis de s’établir marchand de chevaux et de devenir honnête homme. »
Sur le marché aux chevaux
Les dernières années du premier marché aux chevaux du bd de l'Hôpital (1760-1866)
Le marché aux chevaux durant son exil dans le 14e (1866-1878)
(Cet exil était motivé par le percement du boulevard Saint-Marcel.)
- Le Marché aux Chevaux (1870)
- Le marché aux chevaux par Elie Frébault - L'Illustration, 17 février 1872
Le marché aux chevaux du retour d'exil au déménagement final (1878-1907)
- Le nouveau marché aux chevaux (1978)
- Le boulevard Saint-Marcel et le marché aux chevaux (1883)
- Le Marché aux Chevaux vu par M. G. Macé, ancien chef du service de Sûreté (1888)
- Coupeur de queues de chevaux (1888)
- Le Marché aux Chevaux (Alexis Martin, 1890)
- Un truc de faux maquignon (1897)
- Le marché aux chevaux vu par Jean Lorrain dans "La Maison Philibert" (1904)
- Le marché aux chevaux de Paris sera-t-il déplacé ? (1906)
En novembre 1907, le marché aux chevaux fut transféré rue Brancion dans le 15e arrondissement à proximité des abattoirs de Vaugirard, ce qui était devenu sa vraie place car, depuis longtemps, il était envahi par les animaux destinés à l'alimentation, et les marchands de chevaux de commerce avaient presque tous renoncé à y conduire des chevaux de trait ou de selle pour ne pas les déprécier et les exposer au contact de bêtes vicieuses ou malades.
La fermeture de l'abattoir de Villejuif, boulevard de l'Hôpital, en 1904, a accéléré ce transfert.
Sur l'abattoir de Villejuif

On remarquera à gauche le dôme de la chapelle de la Salpêtrière qui constitue un point de repère

