>Victor Hugo à Gentilly en 1822 - F Bournon

Victor Hugo à Gentilly en 1822

Journal des débats politiques et littéraires — 20 mai 1906

Le chemin de fer de Ceinture, presque constamment en tranchée ou souterrains sur la rive gauche de la Seine, offre cependant une agréable éclaircie. C'est lorsqu'il franchit la vallée de la Bièvre. À gauche, du côté de Paris, s'aperçoivent au loin les principaux monuments de la région Sud : l'Observatoire, le Val-de-Grâce, le Panthéon, et plus près, le pittoresque fouillis de la Butte-aux-Cailles et sa jeune église Sainte-Anne ; de l'autre côté, sur la hauteur, la sombre architecture du château de Bicêtre dominant la vallée que l'on devine derrière les fortifications, au niveau desquelles apparaît seulement le coq d'un clocher, qui est le clocher de Gentilly.

Le très ancien bourg qui porte ce nom, est groupé au pied de ce clocher dans une sorte de ravin où l'on accède par des pentes roides que seuls peuvent attaquer les tramways électriques. Quant aux voitures ordinaires, elles préfèrent allonger leur parcours et contourner la colline par la route de Fontainebleau et celle d'Arcueil qui, sous le nom de rue Frileuse, est la voie du pays. Le territoire de Gentilly était bien plus vaste autrefois ; mais Paris lui a pris, en 1860, les quartiers de la Glacière et de la Maison-Blanche ; puis, en 1897, le Kremlin-Bicêtre a été émancipé en commune, gardant pour lui toute la rive droite de la Bièvre.

La population appartient presque exclusivement à la classe laborieuse : artisans de toutes professions occupés à Paris et blanchisseurs, car cette industrie ne craint pas d'utiliser la Bièvre, malgré les impuretés qu'elle apporte déjà d'Antony et d'Arcueil, si bien qu'au sortir de Gentilly elle n'est plus bonne qu'à faire un égout. Les rues sont quelconques ; les édifices publics, — sauf l'église qui, datant en partie du quinzième siècle, a du caractère, — témoignent de la banalité ordinaire aux constructions administratives ; une grande plaine, pelée, lépreuse où s'accrochent quelques masures, monte jusqu'aux talus de Bicêtre, laissant un espace désolé entre les deux agglomérations.

Quel changement en deux cents ans ! Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, Gentilly avait la réputation d'être un des plus séduisants villages des environs de Paris. La seigneurie appartenait à la trop célèbre Mme de Beauvais ; tout autour de son château, s'étendant de la mairie actuelle jusqu'au sommet de la côte, s'élevaient des propriétés vastes et pleines d'ombrages. Naudé, bibliothécaire de Mazarin, l'élégant Benserade y eurent leurs maisons de campagne ; le collège Louis-le-Grand et plus tard Sainte-Barbe, leurs maisons des champs ; le graveur Cochin passait là tous ses étés. Les chroniqueurs, les historiens des environs de Paris décrivent tous le charme du lieu, et sans se mettre en frais d'érudition, les étymologistes déclaraient que Gentilly devait son nom à la gentillesse du site.

La Révolution, les invasions de la fin du premier Empire troublèrent à peine cette paix champêtre. En 1821, l'abbé Detruissart, curé de Gentilly, poète et prosateur, publia sous le titre : Promenades au centre du grand Gentilly, un curieux petit volume où il célèbre la beauté de sa paroisse : tous les dimanches, dit-il, les bords de la Bièvre et la prairie voisine « sont le plus souvent couverts de jeunes époux qui, assis sur le gazon, participent aux jeux folâtres auxquels se livrent leurs enfants ». Et au temps des gelées, une « ardente jeunesse » vient s'ébattre sur les étangs de la Glacière et parcourt, « un fer étroit sous les pieds, de longs espaces avec la rapidité de l'éclair ou en dessinant avec grâce des figures extrêmement difficiles à exécuter ». Il y est question aussi des Naïades, et « d'un groupe de vieux enfants de la terre, qui, pendant le printemps, forment par leur réunion un bouquet admirable... On les nomme marronniers des Indes ».

Au printemps de l'année 1822, la famille Foucher loua pour les deux mois d'avril et de mai un logement à Gentilly. Avait-elle été séduite par l'emphatique description du bon curé, nous l'ignorons ? on sait seulement qu'elle avait coutume chaque année, de faire une villégiature d'été aux environs de Paris. Cette année-là un grand événement venait de se produire dans la famille : Victor Hugo avait enfin été agréé comme fiancé de Mlle Adèle et autorisé à lui faire sa cour, à la condition expresse de ne jamais rester seul avec elle — clause rigoureuse qui fut sans doute observée ; du moins les Lettres à la fiancée prouvent que la correspondance n'avait pas été interdite, et grâce à elle les jeunes gens purent échanger les plus tendres propos d'amour. De ces lettres, la plupart furent écrites ou reçues à Gentilly mais ce n'est pas elles qu'il faut interroger pour avoir quelque indication sur ce fortuné séjour ; le jeune poète était trop ardemment épris du tableau pour parler du cadre ; à vingt ans, il n'est rien que d'aimer ; c'est plus tard que l'on se plait à redire, après Boileau :

Voici les lieux charmants où mon âme ravie…

Tous les renseignements désirables sur la maison de campagne de Gentilly, on les trouve dans le Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie et ici, peu importe que le livre soit d'elle ou de lui tous deux, dans l'espèce, ont même qualité, même autorité.

« Victor, pendant que son livre paraissait (les Odes), était à Gentilly, où Mme Foucher avait loué, cette année-là. Il avait obtenu de passer l'été près de sa fiancée. Mme Foucher occupait un étage d'un ancien presbytère où il n'avait pas trouvé de chambre libre, mais la maison rebâtie et toute moderne avait laissé debout une vieille tourelle de l'ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau ou de poète. Quatre fenêtres, percées aux quatre points cardinaux, recevaient le soleil à toute heure. »

Les locataires avaient un vaste terrain bordé à droite et à gauche de deux avenues de peupliers d'une hauteur et d'une épaisseur remarquables. Une partie de ce terrain, livrée à la culture, avait l'aspect joyeux de la pleine campagne ; le reste était en fleurs. Une des plantations de peupliers était longée par la Bièvre qui séparait l'ancien presbytère de l'église. De l'autre, on voyait la vallée, gaie et verte... »

Puis, ce sont des détails sur la vieille propriétaire, sur les fous de Bicêtre qui venaient arroser et sarcler le jardin, sur les projets d'avenir des deux fiancés, sur la mauvaise plaisanterie que fit un jour Victor en apportant à Mlle Foucher un papier qui paraissait contenir une fleur et d'où s'échappa une chauve-souris ; il est vrai que le papier portait aussi la pièce de vers assez sombre et sinistre, conçue dans le silence de la tourelle et intitulée la Chauve-Souris, que le poète a recueillie avec sa date (avril .1822) au cinquième livre des Odes.

Un souvenir plus gai est celui de la visite que recevaient de temps en temps les hôtes de Gentilly : un camarade de collège du jeune Foucher, âgé de douze ans ; ce camarade était un « gentil garçon à la taille déliée, aux cheveux d'un blond de lin, au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes. Sa figure colorée, ovale et un peu chevaline, était bizarre en ce qu'elle avait, en place de sourcils, un cercle sanguin. Il se nommait Alfred de Musset. Il égaya une après-dîner d'une bouffonnerie dans laquelle il imitait un ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires. » Si bien qu'à ce souvenir gai le cœur se serre...

Au commencement de juin, la famille Foucher laissa la place à d'autres locataires et c'est à Paris que les fiancés se marièrent. Hugo n'oublia pas Gentilly et Bicêtre : dans le Dernier jour d'un Condamné et dans les Misérables, il a décrit le sinistre cortège des galériens partant de Bicêtre enchaînés deux à deux ; dans les Misérables encore, il a fait un tableau charmant des bords de la Bièvre, au champ de l'Alouette. Lui qui jusqu'à son dernier jour fut un infatigable promeneur, peut-être revint-il un jour de sa vieillesse, à Gentilly de l'année 1822, l'année la plus radieuse de jeunesse ; il dut y trouver bien du changement !

La maison existe toujours, cependant, et nous n'avons pas eu de peine à la découvrir, grâce à la tourelle qui est restée debout aussi, mais que l'on a casquée de zinc, alors qu'elle était recouverte d'ardoises ; elle a quatre-vingt-quatre années de plus et les supporte gaillardement. Pour bien la voir, il faut pénétrer derrière l'église, dans une impasse qui donne accès à la cour de l'immeuble, dont le rez-de-chaussée est occupé aujourd'hui par l'industrie ; à gauche de la tour, s'offre la façade principale de la maison, dont l'aspect n'a pas dû beaucoup changer non plus : une bonne habitation bourgeoise du temps de Louis XV. L'autre façade ouvre sur l'avenue Raspail, de l'autre côté de la Bièvre et au sud de l'église ; elle a conservé son perron de pierre à deux rampes, d'un fort joli ouvrage, et est précédée d'un jardin bien restreint au regard de ce qu'il était jadis. Deux ou trois peupliers seulement ont résisté au temps et à la cognée ; quant à la prairie, verte et gaie, qui montait jusqu'à Bicêtre, c'est maintenant une plaine affreusement dénudée.

Le séjour de Victor Hugo à Gentilly était à peu près ignoré ; une rue porte son nom depuis peu, mais simplement parce qu'il faut une rue Victor-Hugo dans chaque localité qui compte plus de deux ou trois rues. La commune a appris avec enthousiasme qu'elle avait donné asile à un poète autrement grand que Benserade à qui elle voulait édifier un monument. À tout le moins, une inscription commémorative s'impose sur la maison où le maître connut des jours si heureux ; déjà le Comité des inscriptions parisiennes en a accepté le vœu ; il le réalisera, nous l'espérons, cette année même.

Fernand Bournon.


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Vu dans la presse...

1879

Le nouveau pont de Tolbiac à Bercy

Il y a cinq ans, le conseil municipal de Paris décidait la réunion par un pont des deux quais de la Gare et de Bercy, afin de partager en deux l'espace de 1200 mètres environ qui sépare le pont National du pont de Bercy. Ce grand travail vient d’être commencé, et déjà le béton coulé dans des batardeaux est arrivé à la hauteur désignée pour recevoir les fondations de pierre. (1879)

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1908

L'Hôpital de la Croix-Rouge
Inauguration solennelle

Hier, à deux heures et demie de l'après-midi, bien au-delà de la place d'Italie, dans le Paris inconnu de la vallée de la Bièvre, les rues étaient par hasard noires de monde. C'était grande fête pour les pauvres, les ouvriers du faubourg déshérité, qui faisaient joyeusement la haie, accueillant avec enthousiasme ceux qui venaient planter définitivement la croix rouge au milieu d'eux. (1908)

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1867

Travaux publics

Conformément à un arrêté de M. le préfet de la Seine concernant les travaux de voirie à exécuter dans le 13e arrondissement, on va bientôt procéder à l'exécution de travaux d'agrandissement et de régularisation de la place d'Italie et de ses abords. (1867)

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1867

La future rue du Transit

Dans la portion du 13e arrondissement comprise entre la rue du Pot-au-Lait et celle de l'Espérance, un peu plus bas que la Butte-aux-Cailles, à deux pas du futur parc de Montsouris s'étend une région inhabitée, encaissée entre la Bièvre et un autre bras de ce cours d'eau qu'on appelle la Rivière morte. Ce sont des prés où les blanchisseuses font sécher leur linge sur des piquets, où les vaches, paissent, comme dans les herbages de Normandie. (1867)

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1933

Pour la sécurité des enfants

Deux petites filles ont été écrasées l'autre jour par des tramways l'une boulevard de la Gare, l'autre sur un passage clouté de l'avenue de Choisy, à la sortie d'une école, et dans des conditions si lamentables que M. Gélis, conseiller municipal, a cru devoir adresser à ce sujet une question au préfet de police. Hier encore, deux jeunes enfants ont été blessés sur la chaussée et il ne se passe presque pas de jour, hélas, qu'on n'ait à déplorer des accidents de la circulation dont sont victimes de jeunes enfants. (1933)

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1906

La Mie de Pain

Dans l’un des quartiers les plus déshérités de Paris, au delà de la place d’Italie, derrière la Butte-aux-Cailles, voici quinze hivers que, par l’inlassable dévouement d’un homme de bien, la Mie de Pain vient en aide à des milliers et des milliers de malheureux. (1906)

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1865

Le puits artésien de la Butte-aux-Cailles

Le puits artésien de la butte aux Cailles, dont nous n'avions pas visité le chantier depuis l'année dernière, est arrivé maintenant à une profondeur de 75 mètres, c'est-à-dire à 13 mètres 50 au-dessous du niveau de la mer. (1865)

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1889

Un nouveau dispensaire

Les habitants du XIIIe arrondissement viennent d'être dotés d'un dispensaire spécial pour enfants malades.
Édifié par les soins de la Société philanthropique, cet établissement est dû à la générosité de Mme Edouard André. Il se trouve, 4, rue Jean-Marie-Jégo. Pour ceux qui ne connaissent pas cette rue nouvelle et qui n'est inscrite dans aucun, indicateur, disons qu'elle est située près de la place d'Italie, à la jonction de la rue de la Butte-aux-Cailles et de la rue du Moulin-des-Prés. (1889)

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1881

L’enterrement de Blanqui

Ce n'est qu'hier soir, à six heures, que l'administration des Pompes funèbres a été informée, par la mairie du treizième arrondissement, de l'heure officielle des obsèques de Blanqui et de la classe choisie par la famille, pour le corbillard et les tentures. (1881)

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1881

Les obsèques de Blanqui

Dès neuf heures du matin, les employés des Pompes funèbres sont venus tendre la porte extérieure de la maison où est mort Blanqui, 25, boulevard d'Italie. Au milieu de la tenture se détache un écusson avec la lettre B. Il n'y a que très peu de monde encore sur le boulevard. Ce n'est que vers dix heures que l'on commence à arriver. (1881)

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1864

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1903

Les anciens abattoirs de Villejuif

Séparé seulement par la largeur du boulevard de l’Hôpital de ce vieux quartier des Gobelins où l'on a fait de toutes parts de larges trouées d'air et de lumière, un mur nu, hideux, noirâtre, immense dans toutes ses proportions, se dresse, entourant un espace de vingt-huit mille mètres carrés. (1903)

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