Nécrologie : Eugène Bonneton
Le Temps — 17 novembre 1915
Une triste nouvelle nous arrive du front. Eugène Bonneton, le peintre délicat du vieux Paris,
de la Bièvre et des hivers parisiens, vient de s'éteindre dans une ambulance de l'Argonne, suffoqué
par les gaz asphyxiants. La peinture française perd en lui, en même temps qu'un grand cœur, un artiste
du p
lus
beau talent.
Né à Tournon, dans l'Ardèche, [le 18 septembre 1874, NdE)] il était venu à Paris compléter, dans les ateliers de notre École nationale des beaux-arts, l'initiation artistique ébauchée dans sa ville natale. Il avait eu pour, maîtres, à l'École, Albert Maignan et M. Luc-OIivier Merson. À leur contact, il avait gagné le goût de la conscience et d'une probité scrupuleuse dans son art.. A ces qualités, sans lesquelles le tempérament le plus vigoureux s'appauvrit et perd rapidement tout accent, il joignait un sens très juste et très fin de la nuance.
La
nécessité de restreindre au strict minimum les frais accessoires de la vie l'ayant conduit à se
fixer dans le quartier Croulebarbe, à deux pas des Gobelins, Bonneton avait trouvé dans les vieilles
maisons de son quartier, dans les bâtisses lépreuses qui se pressent aujourd'hui comme jadis, sur
les rives de cette Bièvre dont le fossé boueux inspira à Watteau tant de croquis, des motifs d'un
pittoresque tout spécial. Il s'exerça de bonne heure à les rendre et fut vite remarqué. Au Salon
des Artistes français, où il exposait ses travaux, les récompenses lui vinrent ; l'État et
la ville de Paris lui achetèrent quelques-unes de ses toiles. Aux expositions internationales, où
il figura, elles obtinrent un succès non moins vif, et le Port Saint-Nicolas, qui fut son unique
envoi au Salon de 1914, le représente avec honneur, en ce moment, à l'exposition de San-Francisco.
Dès le début de la guerre, il avait été incorporé au 145e territorial d'infanterie, en qualité de sergent télégraphiste, et c'est avec joie qu'il était parti, voilà neuf ou dix mois, pour le front. — T.-S.









