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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
V
Où le lecteur fait plus ample connaissance avec tous nos personnages.
(suite)
— Avez-vous une famille ?
— Je ne m’en connais pas ! Du plus loin que je me rappelle, je me vois le compagnon de misère d’un escamoteur qui opérait sur les places publiques et qui m’enseignait des tours de cartes. Un portefeuille bien garni que je... trouvai, un soir, me domina l’idée de changer ma destinée : Je louai un appartement confortable, je m’habillai chez le faiseur en renom, j’eus cheval et voiture, je fus de tous les cercles.
— Ah ! ah ! Là, vous utilisâtes, sans doute, les talents de voire jeunesse et la science du vieux prestidigitateur, votre père d’adoption !
— Vous l’avez deviné ! La veine, appuyée de mon savoir-faire, me fut favorable longtemps ; mais voici plus d’un mois que je suis poursuivi par le guignon, qui a pris la forme et la tenue d’un gros Allemand.
— Un Grec des bords de la Sprée !
— Le diable plutôt ! Partout je le rencontre ; il s’acharne après moi, fait banco à chaque coup, et toujours avec bonheur ; bref, il m’a ruiné. Ne pouvant décemment refuser sa partie, je me suis vu dépouiller peu à peu par mon partenaire, du capital qui formait mon fonds de roulement ordinaire. J’ai emprunté, et j’ai encore perdu ; à présent, je suis à bout de ressources.
— Quand je vous disais que le jeu présente des dangers !... Ah ! il serait aussi imprudent de rencontrer encore un portefeuille... Passons ! Heureusement, je me suis trouvé là, et, désormais, comptez sur mon appui... Adieu !
Encore tout étourdi du hasard inespéré qui le rattachait à une vie de plaisirs et de jouissance, devenue un besoin pour lui, Lucien descendit le grand escalier qui desservait l’appartement somptueux occupé par Le baron, et se rendit au café Anglais où il déjeuna.
Le soir, il était au cercle des Zous-Zous ; et, bien que le matin même, il eût promis à son protecteur de ne plus jouer, il s’asseyait, par une vieille habitude, à la table de baccara.
— Deux cents louis à la Banque ! annonça-t-il.
— Pango ! répondit une voix avec un accent tudesque très prononcé.
Et l’on vit immédiatement s’approcher du tapis vert un gros homme, correctement vêtu, portant des favoris roussâtres très épais et des cheveux de même couleur coupés en brosse ; on le nommait : le major Von Schtrack.
Le vicomte donna les cartes ; le major abattit neuf et ramassa les deux cents louis.
De dépit d’avoir encore perdu, de Moreuil jeta le paquet de cartes qu’il tenait et déclara qu’il ne jouerait plus.
— Parbleu ! c’est une déveine insensée qui vous poursuit, mon cher vicomte ! observa le duc Anatole de Nangis.
— C’est pion la janse, articula le gros allemand, gar che ne douche chamais les gardes.
C’était vrai ! jamais le major ne tenait la banque, et jamais, par consequent.il ne manipulait les cartes. Il n’y avait donc pas de motif pour le soupçonner de tricherie.
Le vicomte s’était réfugié dans l’embrasure d’une croisée, et, pour oublier sa perte sans doute, s’occupait à regarderiez passants. Le major vint l’y rejoindre et glissa cette phrase à l’oreille de son partenaire :
— Vous aviez promis, ce matin, au baron de Gurgloff de ne plus jouer.
Ceci avait été prononcé sans aucun accent étranger. Lucien resta stupéfait : c’était bien le timbre du voix du baron qu’il venait d’engendre. Il n'y avait pas à en douter : le major et le baron ne faisaient qu’un !
Profitait de son étonnement, von Schtrack continua :
— Il faut suivre les conseils du baron, jeune homme ; il faut les suivre.
Revenu enfin de sa stupéfaction, le vicomte eut un mouvement d’admiration. Entre escrocs, on s’admire parfois.
— Vous êtes réellement très fort, baron !
— Vous trouvez ?
— Certes ! Mais comment procédez-vous ?
— Plus tard, je vous dirai mon secret... Pour le moment, laissez-moi attirer votre attention sur quelque chose d’une toute autre importance.
— Quoi donc ?
— Vous êtes bien avec le duc de Nangis ?
— Je suis au mieux avec lui.
— Priez-le de vous présenter au marquis d’Évry, dont il fréquente les salons.
— I! sera fait suivant vos désirs.
C’était un singulier personnage que ce Protée qui se nommait tantôt le baron de Gurgloff, tantôt le major Von Schtrack et parfois M. Polydor !
Cet individu, à l’existence hybride, avait eu une jeunesse fort accidentée. Parti des bas-fonds de la société, il s’était élevé peu à peu au-dessus de ses pareils, les escarpes et les surineurs. Chevalier d’industrie fort gêné souvent, il trouva enfin sa voie, comme il disait, et cette voie fut l’exploitation de ses anciens camarades.
Sous le nom de M. Polydor, il se fit le receleur et l’acheteur véreux des marchandises volées par la pègre de Paris, marchandises qu’il revendait ensuite en Allemagne ou qu’il écoulait à Paris comme des objets dont le baron de Gurgloff ne voulait plus. Grâce à sa situation dans le monde, grâce à ses transformations, il était à l’abri des soupçons et des recherches de la police.
Les voleurs bénéficiaient, de leur côté, de cette situation, car les pièces à conviction disparaissaient toujours d’une manière très sûre ; et, d’autre part, ils se procuraient, par ce moyen, des ressources qu’ils eussent difficilement trouvées ailleurs.
Le métier de receleur est périlleux, en effet, et bien rares sont ceux qui l’exercent.
Grâce à son commerce, M. Polydor réalisait des bénéfices énormes qui alimentaient la dépense du baron de Gurgloff. Le trafic du major Von Schtrack servait à payer les menus frais.
Mais à mesure que l’argent s’engouffrait dans les caisses du baron, l’ambition, la cupidité lui montaient au cerveau.
Il rêvait une vaste combinaison, quelque chose de colossal ; mais, pour réaliser son plan, l’aide d'un jeune homme élégant, de manières distinguées, lui était indispensable.
Or, pendant qu’il cherchait un coopérateur, le hasard mit sous les yeux du baron un journal de Berlin qui, à titre de curiosité, avait reproduit le texte de l’annonce publiée par le vicomte dans les feuilles de Londres.
— Un jeune homme dégoûté de la vie, prêt à se suicider, voilà mon affaire ! pensa le baron.
On a vu que Lucien et M. de Gurgloff étaient bien faits pour s’entendre.

Lorsque la gare de marchandises de la rue de Tolbiac entra en fonctionnement en mai 1903, cette ouverture s'accompagna de la création d'une nouvelle porte pour Paris dite « Porte des Gobelins » dotée d'un bureau d'octroi pour surveiller les entrées et sorties des biens et des personnes de la capitale.