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ASSASSINS !!!
par
Louis Dagé
(1881)
PREMIÈRE PARTIE
La Masure du Corbeau Rouge
VI
Où la connaissance continue à se faire
(suite)
— Merci, Gontran ! Je suis injuste… Mais dites-moi, à travers ces recherches, êtes-vous parvenu à réunir des indices qui confirment l’existence du marquis !
— Peut-être !
— Mon père serait vivant ! Oh ! Gontran, parlez ! racontez-moi ce que vous avez appris ! Vite, de grâce !
— Aimée, je ne voudrais pas vous causer une fausse joie, la déception ensuite serait trop cruelle ! Je n’ai encore que des présomptions, permettez-moi donc de garder le silence jusqu’à ce que je tienne une certitude.
Fidèle à son système de mutisme, il craignait qu’un mot échappé par mégarde à son amie ou à lui-même ne donnât l’éveil à ses ennemis, et il se reprochait comme une imprudence l’aveu qu’il venait de faire de ses soupçons sur l’existence d’une main occulte, inconnue, il est vrai, qui dirigeait cette odieuse machination.
— Soit ! je respecterai le secret de vos recherches, mon ami ! répondit Aimée.
Lame-d’acier, en effet, avait fourni à son protecteur des indications vagues, soit, mais suffisantes pour permettre au lieutenant d’entrevoir la vérité.
Lame-d’acier, en vidant un canon sur le zinc, avec le père Grognard, avait été instruit par son compagnon, qui n’en faisait point, du reste, un mystère, que celui-ci avait repêché un noyé dans la Seine, qu’il le veillait dans son ancien logement de l’avenue d’Italie où il s’était de nouveau installé, et enfin qu’à force de soins il espérait le sauver.
Mais lorsque Lame-d’acier demanda au père Grognard de lui montrer le malade, le chiffonnier refusa, Lame-d’acier insista ; l’autre fut inflexible.
— Ah ! ah ! toi aussi, tu voudrais partager la récompense ? dit-il ; oh ! mais nisco mon vieux ! je l’aurai tout entière pour moi.
Ce propos rapporté à Gontran de Maurevailles, l’endroit où le noyé avait été retiré de l’eau, la nuit où cet évènement avait eu lieu, toutes ces particularités enfin coïncidaient si parfaitement avec la disparition du marquis, que l’officier conçut l’espérance que ce pourrait bien être celui qu’il cherchait.
Puis, par induction, il arriva à se convaincre qu’un même chef avait tenu les fils de toutes ces infamies.
Si, en effet, d’obscurs scélérats avaient eu l'intention de rançonner le marquis, pourquoi l’avoir frappé ? n’était-il pas plus simple et plus avantageux, à la fois, de l’enlever et de le séquestrer comme on avait fait de sa fille ?
Sur ce point, le récit d’Aimé avait confirmé les soupçons du lieutenant. C’était bien pour le compte d’un autre que Sans-Malice et Peau-de-Fer l’avaient enlevée.
Il existait donc un être aussi fourbe que criminel qui avait machiné l’attentat ?
Mais qui !
S’il allait se tromper !...
Aimée n’ayant pu se remémorer le nom de M. Polydor, Gontran se perdait en conjectures, mais ne devinait pas. Ce qu’il pensait était tellement monstrueux qu’il avait honte de cette idée comme d’une mauvaise action. C’était impossible !
— Ah ! c’est que Lucien de Moreuil et le baron de Gurgloff jouaient serré. Rien, absolument rien, jusqu’ici, n’avait pu mettre le lieutenant sur leur piste.
Si Mlle d’Évry avait révélé que le vicomte, jadis, avait recherché sa main, peut-être cette particularité eût-elle éveillé l’attention perspicace de l’officier, mais la jeune fille avait gardé toujours le silence sur les avances et les hommages repoussés par elle.
En cela, elle croyait épargner un chagrin à l’homme qu’elle aimait; et, pour ce motif, elle se taisait.
Mais si Gontran n’avait pas de soupçons, de Gurgloff et Lucien possédaient, eux, me certitude qu’ils avaient acquise dans la Masure du Corbeau-Rouge.
En effet, lorsque l’Assommeur eût repris ses sens, il fournit à M. Polydor et à son ami des indications qui ne laissèrent, dans l’esprit des deux complices, aucun doute sur l'identité du comte de Maurevailles.
— Vous le voyez, murmura le faux M. Polydor à l’oreille de son associé, j’avais deviné juste ! Un amoureux sous roche, c’était immanquable !
— La partie est-elle donc perdue ! interrogea Lucien de Moreuil anxieusement.
— Pardieu, non ! au contraire, jamais elle ne m’a semblé plus belle.
— Bah !
— Vous verrez, j’ai un plan !
— Ah !
— Un plan superbe ! Ah ! La lutte, j’adore ça, moi ! Venez, Lucien !
Ils partirent.
À la porte, ils trouvèrent François-le-Carrossier, qui les déposa rue du Fer-à-Moulin.
Il était au moins quatre heures du matin, mais, en hiver, le soleil se lève tard.
La voiture fut congédiée.
M. Polydor, à peine entré dans son appartement, se transforma complètement ; et, en un tour de main, apparut sous les traits du brillant baron de Gurgloff.
— Allons nous-en, fit-il.
—Mais si la potière nous aperçoit ! observa Lucien avec inquiétude.
— Enfant ! tout est prévu ! Enjambons la croisée, et filons.
Comme l’appartement occupé par M. Polydor était situé au rez-de-chaussée, le départ ne présenta aucune difficulté.
Le matin, Mme veuve Lenoir, la concierge, en constatant l’absence do son locataire, émit cette réflexion judicieuse :
— Quel bûcheur, ce père Polydor ! II est déjà sorti !... Peut-être est-il parti en voyage, comme c’est assez son habitude... Je vas tout d’même faire son ménage.
VII
Idylle et drame
L’idylle amoureuse commencée dans les souterrains de la Masure du Corbeau-Rouge, entre Aimée et Gontran, devait fatalement se continuer, comme bien on pense.
Les deux jeunes gens, épris l’un de l’autre, ne s’en tinrent pas à la déclaration fortuite de leurs sentiments intimes, que le hasard avait amené. Cette première manifestation de leur amour fut suivie d’autres plus vives.
L’hôtel de Courtis, où Aimée avait cherché un refuge auprès de sa tante, fut témoin des engagements solennels prie par Gontran de Maurevailles.
Un soir, dans le grand salon, tandis que la vieille vicomtesse se laissait aller au sommeil, le lieutenant rapprocha sa chaise du fauteuil de Mlle d’Évry, et tout bas lui dit avec passion :
— Aimée, permettez-moi d’interrompre un instant votre douleur pour vous parler de moi, de nous !
— De nous ?
— Depuis le fatal événement du 15 janvier, vous connaissez l’état de mon âme. Les circonstances m’ont arraché un secret que je tenais religieusement fermé dans mon cœur.
— Gontran, je vous en prie !

