Une nuit à la barrière des Deux-Moulins
La France — 6 mars 1837 citant le Journal général des Tribunaux
Un témoin. — Je me fais l’honneur d’être marchand fripier et caporal de la garde nationale de la barrière de Fontainebleau, et je proteste devant Dieu et mon pays de dire la vérité en bon citoyen et en fripier peu fallacieux.
M. le président. — C’est fort bien ! Qu’avez-vous vu dans la soirée du 11 janvier ?
Le témoin. — Une aventure exorbitante et qui prouve l’utilité démesurée de la garde nationale et des patrouilles nocturnes.
La nuit du 11 janvier, à onze heures et demie, nous patrouillions, les trois braves que je me fais l'honneur de commander et moi. du côté du théâtre du Belvédere. Il faisait un froid russe et une nuit des plus compactes, nous avions l’onglée au bout du nez ; mais la valeur réchauffait notre cœur, et nous avancions bravement dans les ténèbres, maintenant la tranquillité publique ; il n’y avait pas une âme sur le chemin…
M. le président. — Comment avez-vous rencontré le prévenu ?
Le témoin. — Oui, ça vous intéresse, je comprends ça ; mais il faut prendre patience... C’est tout une histoire, une aventure que je pourrai raconter à mes petits enfants, sous les cheveux blancs de ma vieillesse... Nous marchions donc en silence, comme disent les comparses dans les pièces de théâtre. — Tout à coup j’ordonne à mes hommes de faire halte : je venais d'entendre quelque chose. — C’était comme quelque chose qui grattait à cinquante pas de là... Nous avançons doucement, doucement, à pas de loup vers le théâtre du Belvédere... Nous apercevons quelque chose de gris qui remue parterre... J’ordonne halte !... et je crie : « Qui vive !... » Pas de réponse... Je réitère... rien de plus. Pour lors, nous marchons prudemment vers l’objet, croisant baïonnette, vu que nous ignorions la nature de la créature qui se remuait ainsi et qui ne répondait que par un silence complet.
Nous étant donc approchés, nous apercevons, qui ? quoi ?... Je vous le donne en six cents, en trois cents, en cent !... Vous croyez que nous trouvons une bête féroce, un loup enragé, un revenant ?... Pas du tout.. C’était un particulier en blouse qui cognait avec un moellon, sur un objet sur quoi il était à cheval.... La nuit était si noire qu’on ne distinguait pas.... Je touche avec ma botte ; c'était... devinez encore ! une caisse que mon gaillard s’occupait à défoncer. — Qu’est-ce que vous faites là, lui dis-je ? —Ça ne vous regarde pas, répond-il. —Pour lors, le jugeant suspect et malhonnête, j’ordonne à mes braves d’opérer l’arrestation de l’homme et de la caisse. L’ayant emmené prisonnier au poste, nous constatons que ladite caisse renfermait douze fines bouteilles de chambertin ; rien que ça. Il paraît que mon farceur voulait se couler ce velours dans le sac. — Requis de dire où il avait pris cette caisse, il a eu le front audacieux de dire qu’il n’avait jamais rien volé, moi qui l’ai pris assis sur le fait et le défonçant.
M. le président. — A-t-on su à qui appartenait cette caisse ?
Le témoin. — On a fait toutes les recherches imaginables sans pouvoir découvrir le propriétaire du chambertin. Il paraîtrait que la caisse a été subtilisée d’une charrette de roulage.
M. le président au prévenu. — Où avez-vous pris cette caisse ?
Le préventif, stupidement. — Moi, j’ai rien pris, j’ai rien vu.
M. le président. — Enfin, vous ne pouvez pas nier qu’on vous ait arrêté sur cette caisse même. L’aviez-vous trouvée sur le chemin, et voulez-vous vous assurer de ce qu’elle contenait ?
Le prévenu. — Moi j’ vous dis qu’j’ai rien trouvé ; vous m’ferez pas dire oui quand j’veux dire non.
M. le président. — Ce système de défense ne saurait vous disculper, puisqu’on vous a arrêté en possession de la caisse.
Le prévenu.—Que vouliez-vous que je fasse de la caisse ? j’étais malade ; je ne pouvais seulement pas marcher.
M. le président —Quels sont vos moyens d'existence ? Travaillez vous ?
Le prévenu — Oui. je joue aux boules.
M. le président — Deux jours avant votre arrestation vous avez dépensé une somme de 14 fr.30c. dans un cabaret, avec deux de vos compagnons, que vous régaliez.—Où avez-vous gagné cet argent ?
Le prévenu. — Pardine ! aux boules...
Le tribunal condamne l'amateur de chambertin à un an de prison. En entendant prononcer ce jugement, Georges s’écrie : Ah, bien ! excusez ! si j aurais su, j’aurais joliment pompé le chambertin.
Le titre a été ajouté (NdE)
Le théâtre du Belvéder
Lorsqu'on regarde des plans de Paris de la première moitié du XIXè siècle, on constate qu'un "cimetière du sud-est" est souvent dessiné à droite de la barrière de Fontainebleau en sortant de Paris. Ce cimetière, qui ne verra jamais le jour, devait être le pendant de celui, créé celui-là, qui deviendra le cimetière du Montparnasse. Dès lors, le coin nord-ouest du futur quartier de Gare, échappera à un destin funèbre, restant pour quelques années encore la partie la plus excentrée d'Ivry en vivant de sa proximité immédiate de Paris.
C'est une petite ville qui s'établira progressivement face à Paris entre la barrière de Fontainebleau et la barrière des Deux-Moulins, habitats et industries se développant.
Il y eut même un théâtre, le Théâtre du Belvéder (sic), installé entre la rues de la Tripière et la future rue du Château-des-Rentiers, dont l'existence est attestée dès 1831 créé à l'initiative d'un sieur Beugnies et ce, en violation du monopôle dont bénéficiait M. Séveste, directeur privilégié pour les théâtres de banlieue en vertu de décrets de 1806 et 1911. Cela lui valut des ennuis judiciaires et des condamnations tant au sieur Beugnies qu'à ses successeurs. M. Séveste puis ses héritiers poursuivaient d'ailleurs tous les théâtres de banlieue ouverts dans les mêmes conditions.
L'existence de ce théâtre demeura épisodique et ne laissera que peu de traces et pas une image. Relégué, avec son directeur, M. Guerry (1), en 1840, à la rubrique "annonces légales", il disparaîtra définitivement de la scène le 13 mai 1841, sa faillite étant définitivement prononcée.
Selon Jacques Hillairet (Dictionnaire historique des rues de Paris), le théâtre du Belvéder fut démoli en 1848.
Sur le théâtre du Belvéder
- Le théâtre du Belvéder vu par Le Fureteur de Paris et de la banlieue (1831)
- Le théâtre du Belvéder vu par la Gazette des Théâtres(1832)
Les ennuis judiciaires des exploitants
- Le procès de M. Beugnies et la fermeture du Théâtre du Belvéder (1832)
- Le procès de M. Voisin (1833)
Les derniers échos
- Journal de Paris — 18 décembre 1838 :
Nouveau Théâtre. — À la sortie de la barrière de Fontainebleau, il y a sur la droite une maison dont on a fait un théâtre sous le titre de Théâtre du Belvédère. Il va ouvrir dans quelques jours avec une troupe de comédiens empruntée à différents spectacles de province. - Le Moniteur parisien — 18 février 1840
Une représentation extraordinaire a été donnée jeudi, sur le théâtre du Belvéder, au bénéfice des pauvres de la commune d’Ivry, par les élèves du Conservatoire, auxquels s’était réunie Mlle Dubois, de la Comédie-Française. Dans le rôle de Clytemnestre d’Iphigénie en Aulide. Mlle Dubois a eu de très belles inspirations, et des salves multipliées de bravos ont récompensé à la fois son talent et son concours à cette bonne œuvre.
Un jeune homme du nom d'Eugène, élève de Beauvallet, a bien dit plusieurs parties du rôle d’Achille. On finissait par le Légataire universel, où le jeune Riché, qui doit débuter en avril prochain au Théâtre-Français, a fort gaiment joué le rôle de Crispin. - La Presse — 18 mars 1840
Un journal spécial annonce que le théâtre du Belvéder, situé à la barrière de Fontainebleau, est fermé depuis quelques jours après avoir été ouvert pendant trois mois au plus. La troupe qui l'exploitait n'attirait que peu de monde, et partant les recettes étaient insuffisantes pour couvrir les frais.
L'environnement du Théâtre
(1) Journal des débats politiques et littéraires, 16 juil. 1840, p. 4/4






