Théâtre du Belvéder
Début de M. Neuville dans la Famille improvisée.
Gazette des Théâtres : journal des comédiens — 6 septembre 1832

Quand vous sortez de la barrière d'Italie ou de Fontainebleau, que vous avez traversé cette foule de voitures que l'œil exercé du commis parcourt en tous sens, vous prenez à gauche et suivez le boulevard extérieur, appelé en style de douane le chemin de ronde ; vous tournez ensuite à droite, en passant devant plus d'une guingette aux danses retentissantes, et tout à coup vous apparaît, précédé d'une sorte de place fermée par un grillage et garnie d'arbres, le théâtre du Belvéder, édifice parfaitement isolé, d'une modeste structure, et dont le toit peu élevé est surmonté d'un clocher ou belvéder qui domine la plaine.
Autrefois salle de danse, ce monument est devenu théâtre.
Son belvédère lui a donné le nom qu'il porte aujourd'hui.
Plus d'une ville de province serait heureuse de posséder ce petit théâtre. L'intérieur en est commode ; un orchestre, un parterre, une sorte d'amphithéâtre, des loges qui entourent cet espace, au-dessus une galerie qui fait le tour de la salle. Il n'y a que cet étage, puis vient un plafond, au milieu duquel pend un lustre.
L'orchestre et le parterre sont creusés d'un ou deux pieds dans le sol ; l'amphithéâtre se dessine au-dessus. Cette salle a une cinquantaine de pieds de large, des dégagements commodes. C'est proprement peint. La scène est petite, mais on peut y remuer ; les décorations, l'ameublement sont convenables. L'orchestre des musiciens se compose de quatre violons, d'une basse, le tout dirigé par un petit bossu qui ne laisse pas que d'amuser quelquefois le jovial public.
Ce public se compose des jeunes gens et des jeunes filles des villages environnants, des amateurs plus raisonnables de la banlieue, de bon nombre de bourgeois et rentiers des rues Mouffetard, de l'Oursine et autres. C'est un public excellent, toujours disposé à pleurer ou à rire, trouvant tout bon, faisant justice lui-même des tapageurs qui prétendraient troubler sa tranquillité et son plaisir.
À côté du théâtre est la maison verte, maison célèbre par ses galettes et son petit vin. Le consommateur y abonde pendant les entr'actes, qui ne sont jamais trop longs.
Le morceau de gâteau est une politesse indispensable, le canon une addition obligée à la tranche de pâté ferme.
Comme on le voit, grâce au théâtre, le plaisir, les intérêts de l'industrie, les droits de l'octroi, tout ça marche en même temps, grâce à la fondation, à l'exploitation du théâtre du Belvéder.
Il y a déjà eu plus d'un directeur à cet établissement, dont le propriétaire est, dit-on, un M. Voisin.
Nous avons raconté les querelles, les procès de son fondateur, de M. Beugnies, qui est mort il y a quelques mois.
Après lui est venu M. Édouard Joucques, puis d'autres, et enfin aujourd'hui le théâtre est ouvert à qui veut venir l'exploiter. M. Pierson surtout s'y est fait remarquer.
À la tête de quelques jeunes gens dont il dirige le zèle et les efforts, il y donne souvent des représentations fort suivies. Dimanche dernier il avait composé un spectacle qui avait attiré nombreuse assemblée, l’Impératrice et le Cosaque, l'Agonie de Schönbrunn, le Modèle, et la Famille improvisée.
On se rappellera probablement un jeune homme dont nous avons parlé il y a quelques mois, et qui débuta à l'improviste à Limoges, dans l'emploi des comiques. Appartenant à une bonne famille, il a bravé tout pour suivre une carrière de son goût ; arrivé à Paris, il a frappé à toutes les portes, mais il n'est pas aisé de parvenir dans la capitale. Il n'arrivait à rien, lorsqu'il eût l'heureuse idée de commencer comme tant d'autres ont commencé, c'est-à-dire par les petits théâtres. Celui du Belvéder a vu son premier pas, et sur cette scène presque de province, vient de surgir un jeune acteur qui peut-être ne tardera pas à briller sur une scène plus élevée.
M. Neuville, c'est le nom de ce jeune homme, est de petite taille, mais bien pris dans sa personne, il a de la physionomie. Sous le costume de ville, il a paru fort ému ; mais dans les rôles de Coquerel, de Prudhomme, de Rousseau et de la mère Pitou, il a repris de l'assurance, étonné par sa verve, sa facilité, la manière dont il a chanté le couplet. Il a prêté aux différents personnages qu'il avait à représenter la physionomie que leur a donné M. Henri Monnier. Geste, organe, tout y était.
L'effet de ces travestissements a été grand sur le public, et la manière dont ils ont été exécutés par le jeune débutant fait espérer qu'il ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Il ne lui manque à présent qu'un théâtre et des encouragements.
Le théâtre du Belvéder
Lorsqu'on regarde des plans de Paris de la première moitié du XIXè siècle, on constate qu'un "cimetière du sud-est" est souvent dessiné à droite de la barrière de Fontainebleau en sortant de Paris. Ce cimetière, qui ne verra jamais le jour, devait être le pendant de celui, créé celui-là, qui deviendra le cimetière du Montparnasse. Dès lors, le coin nord-ouest du futur quartier de Gare, échappera à un destin funèbre, restant pour quelques années encore la partie la plus excentrée d'Ivry en vivant de sa proximité immédiate de Paris.
C'est une petite ville qui s'établira progressivement face à Paris entre la barrière de Fontainebleau et la barrière des Deux-Moulins, habitats et industries se développant.
Il y eut même un théâtre, le Théâtre du Belvéder (sic), installé entre la rues de la Tripière et la future rue du Château-des-Rentiers, dont l'existence est attestée dès 1831 créé à l'initiative d'un sieur Beugnies et ce, en violation du monopôle dont bénéficiait M. Séveste, directeur privilégié pour les théâtres de banlieue en vertu de décrets de 1806 et 1911. Cela lui valut des ennuis judiciaires et des condamnations tant au sieur Beugnies qu'à ses successeurs. M. Séveste puis ses héritiers poursuivaient d'ailleurs tous les théâtres de banlieue ouverts dans les mêmes conditions.
L'existence de ce théâtre demeura épisodique et ne laissera que peu de traces et pas une image. Relégué, avec son directeur, M. Guerry (1), en 1840, à la rubrique "annonces légales", il disparaîtra définitivement de la scène le 13 mai 1841, sa faillite étant définitivement prononcée.
Selon Jacques Hillairet (Dictionnaire historique des rues de Paris), le théâtre du Belvéder fut démoli en 1848.
Sur le théâtre du Belvéder
- Le théâtre du Belvéder vu par Le Fureteur de Paris et de la banlieue (1831)
- Le théâtre du Belvéder vu par la Gazette des Théâtres(1832)
Les ennuis judiciaires des exploitants
- Le procès de M. Beugnies et la fermeture du Théâtre du Belvéder (1832)
- Le procès de M. Voisin (1833)
Les derniers échos
- Journal de Paris — 18 décembre 1838 :
Nouveau Théâtre. — À la sortie de la barrière de Fontainebleau, il y a sur la droite une maison dont on a fait un théâtre sous le titre de Théâtre du Belvédère. Il va ouvrir dans quelques jours avec une troupe de comédiens empruntée à différents spectacles de province. - Le Moniteur parisien — 18 février 1840
Une représentation extraordinaire a été donnée jeudi, sur le théâtre du Belvéder, au bénéfice des pauvres de la commune d’Ivry, par les élèves du Conservatoire, auxquels s’était réunie Mlle Dubois, de la Comédie-Française. Dans le rôle de Clytemnestre d’Iphigénie en Aulide. Mlle Dubois a eu de très belles inspirations, et des salves multipliées de bravos ont récompensé à la fois son talent et son concours à cette bonne œuvre.
Un jeune homme du nom d'Eugène, élève de Beauvallet, a bien dit plusieurs parties du rôle d’Achille. On finissait par le Légataire universel, où le jeune Riché, qui doit débuter en avril prochain au Théâtre-Français, a fort gaiment joué le rôle de Crispin. - La Presse — 18 mars 1840
Un journal spécial annonce que le théâtre du Belvéder, situé à la barrière de Fontainebleau, est fermé depuis quelques jours après avoir été ouvert pendant trois mois au plus. La troupe qui l'exploitait n'attirait que peu de monde, et partant les recettes étaient insuffisantes pour couvrir les frais.
L'environnement du Théâtre
(1) Journal des débats politiques et littéraires, 16 juil. 1840, p. 4/4

