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LA GOUTTE DE SANG
par
Jules MARY
(1908)
DEUXIÈME PARTIE
La détresse d'une mère
XI
(Suite)
L’accordéon s’éloigne et bientôt, au bout de la rue, on entend le chant de Roland :
J’ai vu tomber ce fier vainqueur.
Le sang a baigné son armure.
C’était, en effet, à peu près en face de cette cabane de bois que Brûleur venait de s’évanouir comme un fantôme. La cabane, ouverte à tous les vents, avait jadis servi de bureau à des chantiers de démolitions qui n'existaient plus. Elle s’en allait en ruines. Ce n’était plus qu’un amas de mauvaises planches à demi pourries et branlantes.
Il n’y avait vraiment aucune chance que Brûleur fût venu s’échouer là. Pourquoi faire ? Pour y dormir ? Les vagabonds de Paris ont ainsi des refuges qu’ils adoptent et où ils reviennent régulièrement jusqu’à ce que la police les ait dépistés et raflés. Qui sait si la cabane n'était pas le repaire du Boucher et de Brûleur ?
Il passa devant sans s’arrêter.
Un regard rapide — un de ces regards d’oiseau de proie à qui rien n’échappe — prouva tout d’abord à Boutort que la masure était vide.
Mais elle était encombrée à l’intérieur de débris de toute sorte...
L’homme ne pouvait-il s’être caché derrière ces débris ? Ou bien n’était-il pas entré là pour dépister cet ouvrier maçon qui peut-être lui inspirait des inquiétudes ?
Des palissades de planches à demi écroulées barraient le terrain vague, entre les jardins publics, en bas, et un hôpital, en haut. Et, au beau milieu de ces terrains, une maison de l’ancienne banlieue, à un étage, au toit effondré, inhabitée sans aucun doute, dressait sa silhouette triste de ruine misérable et grotesque ! Entre cette maison et la cabane en planches du bord de la rue, il y avait un espace de plus de cent mètres, occupé par des herbes, des pierres, des plâtras, des mottes de gazon qui commençaient à reverdir, terre qui semble atteinte de je ne sais quelle maladie, d’une lèpre honteuse, terre de l’abandon, terre de tristesse, plus lugubre cent fois qu’un cimetière. Et la maison en question n’avait plus d’habitants depuis longtemps. Ce qui le prouvait, c’est qu’elle n’était accessible d’aucun côté. Elle n’avait pas été comprise dans les alignements. On avait dû la démolir comme ses voisines. Elle était, restée debout par hasard. Mais on la considérait comme les pierres, les herbes, le plâtras du terrain vague et la palissade l’entourait et l’isolait de ce coin de Paris. À qui appartenait-elle ? Car elle avait, comme toute chose, un propriétaire ? Les renseignements des voisins s’y perdaient... Ils n’étaient pas plus précis, ces renseignements, sur les propriétaires des terrains inoccupés. Ils devaient être la propriété de cinq ou six, de dix personnes peut-être. On ne savait.
Une petite visite dans la cabane s’impose ! pensa Boutort.
Et comme il paraissait ivre abominablement, il vint se cogner contre les planches, essaya de garder son équilibre, jura, se redressa, fit une immense embardée — une de ces embardées d’ivrogne qui, d'un coup, embrassent une largeur de chaussée — et alla s’écrouler sur le seuil de la masure — la tête à l’intérieur, les pieds dehors — en poussant un grognement qui pouvait passer pour une plainte ou pour un soupir de soulagement.
Là, il ne bougea plus... Et de longues minutes s’écoulèrent...
À l’autre bout des palissades, la chanson de Roland roulait et vibrait :
Mais toujours fidèle à l’honneur, Il dit en montrant sa blessure...
Au bout d’un quart d’heure, il se hasarda à glisser un œil autour de lui.
Il le referma aussitôt et sa respiration devint régulière comme s’il dormait. Il avait cru entendre un remue-ménage dans les tas de débris et, son oreille étant collée contre terre, il s’imagina que cela venait d’en dessous. Il resta dans une immobilité absolue. Afin de n’être pas vu du dehors, il avait ramené son corps et ses jambes dans l’intérieur de la cabane. Un long temps s'écoula.
Par malheur, l’immobilité à laquelle il se condamnait eut un résultat fâcheux... Celui d’appeler invinciblement, et pour de bon, cette fois, le sommeil.
D’autre part, l'honnête Boutort, pour tenir tête à Brûleur, s’était obligé à de nombreuses rasades ; il avait bu plus que de raison. Certes, il n’était pas gris. Bien des verres remplis par la mère Lucas avaient été prestement vidés sous la table. Mais il n’avait pas pu les vider tous. Et cela prédisposait au repos, mollement étendu sur une épaisse couche de sable fin...
Ce qui devait arriver, hélas ! arriva.
Le pauvre Dingue-Dingue s'endormit vraiment...
Mais d’un sommeil étrange, d’un sommeil fatigant, empli d’affreux cauchemars... Il essaya plus tard de se rappeler tout ce qu'il avait cru voir, tout ce qu’il avait cru sentir, les êtres fantastiques dont ses rêves s’étaient peuplés, mais il n’osa pas… II avait honte de lui-même et se disait :
— Faut-il tout de même que j’aie été gris...
Il lui sembla qu’à peine endormi, il avait vu se soulever les débris de plâtre et de planches pourries parmi un flot de poussière... Deux hommes avaient paru… s'étaient approchés de lui.. l’avaient examiné... avaient parlé ensuite à voix basse... et ces détails étaient si précis dans le souvenir de Boutort qu'il croyait se rappeler que l'un des deux hommes avait demandé à l'autre : « Tu le connais ? » Et que l’autre avait répondu : « Non ! » Alors l’un des deux se pencha sur le corps et se tint longtemps dans cette position et Boutort eut la sensation de se débattre contre quelque chose de surnaturel qui s’imposait malgré lui à sa volonté, s'emparait de ses forces, les réduisait à rien…


