Dans la presse...

 A la manufacture des Gobelins - 1900

A la manufacture des Gobelins

Le XIXè siècle — 15 mars 1900

Sur les bords de la Bièvre. — Notes d'un impressionniste. — Une révolution dans l'art des tapissiers. — Croquis d'un artiste. — Les Gobelins dans la classe des textiles.

Nous avons visité les Gobelins à onze heures. C'est le moment le plus propice pour recueillir une impression personnelle. À cette heure matinale, en effet, la foule des touristes n'a pas accès dans la manufacture ; le travail bat son plein dans la cité, et le chantier et l'atelier présentent leur physionomie réelle que n'a pas encore altérée la fatigue d'une demi-journée de labeur.

Les Gobelins avant la construction de la Galerie Formiget le long de l'avenue

Les Gobelins

À droite d'une grand'porte de fer, qui estompe d'un trait rude l'uniformité de hautes murailles, s'ouvre, hospitalière, une petite porte, basse comme l'huis d'un hôpital. On entre. En face, une cour irrégulière, blanche, où se profile la silhouette ambulante d'un gardien, nettement découpée sur le fond blanc des choses : un Gavarni de cinématographe dans un site africain.

À droite se trouve une loge, sorte de parloir antique comme on en rencontre à l'entrée des institutions provinciales.

Toutes ces constructions, de proportions larges et basses, éclairées par d'étroites fenêtres aux vitres quadrangulaires, donnent l'impression d'un monastère rencontré par hasard, sur la grand'route, au fond de quelque Thébaïde perdue.

À l'arrière-plan, une cloche patinée de vert de bronze, suspendue tristement à une équerre de fer rouillé d'où retombe immobile une chaine accrochée à un clou fiché dans la muraille.

Ici et là, quelques taches de verdure, un fouillis de lianes et de lierre enchevêtrés ensevelissant une grille de fer rougi qui semble dérober aux regards des profanes la retraite soupçonnée de quelque anachorète silencieux.

Le silence qui parle, plane sur cette solitude dont l'impression est d'une sérénité douloureuse, Un chat étique, file et disparaît, tel une Tision d'apocalypse. La sensation devient plus pénible, plus aigüe, l'oppression vous gagne, et la cloche semble soudain se mettre en branle et tinter un glas dans la nécropole désolée pour dire le trépas de quelque chartreux.

« Frère ! il faut mourir ! » et l'on se secoue pour secouer cette hantise qui vous envahit, vous enveloppe tout entier, et pour se créer une illusion de vie, d'humanité. On frappe lourdement le sol pour y meurtrir d'un coup de botte ou d'un coup de canne les fantômes dont il est pavé.

Les Gobelins…

Sensations

Manufacture des Gobelins

Au fond d'une voute de pierre, un escalier gravit, en pente douce, deux étages bas. Les marches sont cirées avec le plus grand soin. Sur les murailles sont étendues d'immenses tapisseries imposantes, retraçant des scènes mythologiques et religieuses, des reproductions des maîtres italiens et flamands, des figures de madone, douloureuses, compassées, qui disent, avec combien d'expression, l'épopée du christianisme, et heurtent brutalement notre concept et notre esthétique et déconcertent l'analyse par le tableau évoqué soudain d'un monde insoupçonné, écrasant par la grandeur de ses maximes, la cruauté de sa morale, l'impassibilité de ses figures, figées comme des ombres pétrifiées, après des siècles, par la fantaisie d'un génie.

Les petites fées contemporaines qui mènent la vie à coups de baguette, sont plus joyeuses, certes, dans leur futilité changeante, changeante comme la soie or et mauve dont se gaze trop souvent l'esthétique de nos artistes, après avoir jeté la toge et le péplum par-dessus les moulins…

Et, en abordant le cabinet de M. Guiffray, nous songeons à cette campagne incohérente, dirigée contre l'un des reliquaires les plus riches de notre histoire artistique, contre cette retraite monacale des Gobelins dont les souvenirs sont d'autant plus précieux qu'ils nous blessent davantage et que de cette souffrance peut seule jaillir la sensation.

Autour d'une antichambre

Deux cabinets carrés séparés par une porte vitrée. Ici encore l'installation est d'une austère sobriété. Quatre chaises et un fauteuil qui ne présentent pas le confort moelleux de « divans profonds comme des tombeaux » et où nulle « autheur légère » ne laisse choir son corps fatigué. Une bibliothèque, dont les rayons sont surchargés de volumes d'art, s'ouvre largement, hospitalière, à tout venant.

Dans un coin, un bahut ancien, de noyer ciré, qui ferait la splendeur d'un intérieur normand et semble avoir émigré d'une chambre de supérieure de communauté, sans se trouver déplacé dans un cadre approprié.

Dans tous les coins, de petits panneaux de de tapisserie, des dessins exécutés « par ordre du « roy » et établissant le « pourfil » et la perspective de Paris, de Dunkerque. Aucune futilité ou inutilité. Un froid vif règne dans ces deux pièces étroites, où l'on éprouve, malgré l'encombrement, une impression de vide ou de grandeur, selon que la pensée s'endort ou que l'imagination s'éveille.

Quelqu'un nous y a précédé : Un homme de quarante ans, à la chevelure vigoureuse et brune, ondulée sur le chef, doucement bouclée vers la nuque. Le visiteur est mal drapé dans un pardessus épuisé, il est chaussé de pantoufles en feutre, et tient à poignée, dans la main, un chapeau souple déformé et meurtri, sorte de tabarin qu'affectionnent les artistes.

Le regard est vif et se déplace par fixités successives, la tête est dégagée et se jette, volontaire, en arrière, par un mouvement familier. Aux pommettes des joues, sous les paupières, quelques taches sanguines, le feu du cerveau qui court sous l'épiderme aminci, en y laissant une traînée de lave. Nous avons su plus tard, que notre compagnon d'attente était un des artistes tapissiers les plus habiles de la maison, M. Broncas; il venait sans doute demander une faveur à M. l'administrateur… Car l'État, qui fait merveille, a réalisé ici un prodige en créant et en renouvelant toute une génération d'artistes fonctionnaires.

Visite à l'atelier

Nous avons quitté le cabinet directorial avec les licences les plus étendues. M. Guiffray a bien voulu nous confier aux bons soins du chef des travaux qui nous a fait visiter en détail les ateliers du Nord et du Berry, en nous donnant toutes les explications désirables.

Atelier de haute-lisse dit du Berry

C'est dans l'emplacement qu'occupe encore actuellement l'atelier du Nord, que travaillait Jans, le fameux maître tapissier du siècle de Louis XIV.

L'atelier est un couloir étroit et profond, en contre-bas sur la cour, et éclairé par des fenêtres-lucarnes qui distribuent la lumière avec parcimonie.

Les huit métiers s'alignent, comme la façade d'une longue bibliothèque. Pendant l'interruption du travail, ils sont recouverts de rideaux de lustrine verte. En détail, chacun de ces métiers ressemble assez au métier Jacquard. La seule différence consiste en l'établissement des chaînes verticales et non horizontales, et en ce que la main de l'artiste remplace le jeu delà navette.

La chaîne est le canevas de la tapisserie.

Le tapissier est assis derrière cette façon de toile ; derrière lui se trouve le modèle qu'il doit copier. Il est contraint de se retourner à chaque instant pour « prendre l'œil » de son modèle; en outre, il ne voit pas le tissu qu'il exécute. À portée de sa main se trouve une grande boite à casiers où se trouvent disposées les bobines de soie de laine de toutes nuances : une boite à pastels où la gamme des couleurs et des nuances se trouve variée jusqu'à l'infini.

Après le montage de la chaîne, il s'agit de retracer, au moyen d'un calque rudimentaire, les lignes exactes du contour et d'indiquer au moyen de traits conventionnels, des lumières, des demi-teintes et des ombres.

Il reste ensuite à reproduire le tableau en tissant dans la chaîne, les couleurs de soie ou de laine, à l'aide des bobines dévidées à la main.

En résumé, et pour mieux saisir la technique de ce travail, on ne peut mieux le comparer qu'à celui d'un pastelliste qui établirait ses couleurs à l'aide de fils, au lieu de traits au pastel, sur une toile mouvante, la chaîne.

La manière des Gobelins

M. Jules Guiffray (1840-1918), administrateur de la Manufacture des GobelinsM. Guiffray, depuis son arrivée à la manufacture, il y a huit années, a complètement transformé la manière de ses artistes.

Il s'est inspiré de la méthode en usage pour la préparation des tapisseries anciennes où la violence des nuances et des couleurs n'était pas en discrédit. Le temps en effet, a une action funeste sur la matière textile et sur la coloration qu'elle supporte, ce qui fait que des Gobelins datant de quinze ou vingt ans à peine paraissent, aujourd'hui, ternes et pâles. Les lignes du dessin se sont confondues, il en résulte une reproduction obscure, confuse qui traduit sans puissance la pensée de l'artiste et n'a d'autre valeur que celle que confèrent les années puis les siècles.

L'effet lumineux est aujourd'hui exagéré, les teintes se marient, harmonieusement, sans se confondre, par dégradations successives, ou même par séparation brutale des couleurs nettement tranchées.

La tapisserie des Gobelins est surtout comprise dans le sens décoratif, les résultats obtenus par le hardi novateur qu'est M. Guiffray, sont admirables et surprenants.

La faveur du public est venue récompenser ses efforts, et il n'est pas en France une mairie provinciale où l'on ne rêve d'orner la salle des fêtes d'une tapisserie sollicitée des Gobelins.

Les Gobelins à l'Exposition

La Manufacture des Gobelins a été admise dans la classe des industries textiles…

Il y a là une anomalie outrageante pour l'art français.

La place des Gobelins paraissait cependant toute indiquée au palais des Beaux-Arts.

Une quarantaine de toiles achevées ou en exécution participeront à cette manifestation où elles heurteront, désagréablement, les chefs-d’œuvre de l'art industriel.

Parmi ces tapisseries nous en avons remarqué qui étaient destinées à orner les murailles de la Comédie-Française :

« La Cérémonie, couronnement de Molière », d'après Joseph Blanc. « Les jeux de l'Amour et du Hasard », d'après Clairin. « Zaïre », « Hernani », « Iphigénie », avec entourage ornementé de feuillage, de fleurs et d'allégories.

Nous avons admiré une superbe composition: « Marie-Antoinette et ses enfants » d'après Mme Vigée-Lebrun, destinée à l'impératrice de Russie. Cette tapisserie, a été admirablement exécutée sous la direction de M. Michel.

« La Sirène et le Poète », d'après Gustave Moreau. Ce travail présentait des difficultés inouïes, le modèle avait été exécuté au couteau à palette, exigeant une reproduction par le tissage en relief. Il s'agissait de rendre encore la transparence des eaux, la teinte indécise et changeante des algues marines. M. Cochery a dirigé ce travail qui est destiné au Luxembourg. Commencé le 5 décembre - 1895, il fut – terminé le 29 avril 1899.

Voici encore « le Génie des Sciences, des Arts et des Lettres », exécuté sous la direction d'un excellent tapissier, M. Duruy, descendant de l'illustre ministre de l'instruction publique. Le modèle est signé : François Hermann. La reproduction, parfaite dans son expression symboliste moyenâgeuse, est une grande pièce de 4 m. 06 de larg. sur 7 m. 05 de long. Elle sera placée dans la chambre de Mazarin, à la Bibliothèque nationale.

« Le Manuscrit. » — « Le Légat) d'après Charles Le Brun (audience donnée au cardinal Chigi par Louis XIV). — « Les armes de la République » destiné au palais de l'Élysée. —«  Une scène de tournoi à la fin du quatorzième siècle » d'après J. P. Laurens. — « Aminte et Sylvie) d'après François Boucher, dans un entourage fleuri, d'après Tessier, destiné à la Chambre de Louis XIV, au palais de Versailles.

« Le Mariage civil en 1792 », pour l'Hôtel-de-Ville de Bordeaux. « La mission de Jeanne d'Arc » d'après Albert Maignan. « La conquête de l'Afrique ». Plusieurs panneaux pour Saint-Etienne : « La Soie », « la Houille » et « le Verre », encore en exécution.

Quelques études d'après J. P. Laurens. « Les Quatre Saisons. » Une série de savonneries. Des tapisseries d'ameublement, canapés, dossiers, chaises, fauteuils.

Nous avons encore remarqué, sur le métier, des œuvres magistrales qui seront terminées dans deux ou trois années : « Les Arts et les Sciences pendant la Renaissance, » d'après Hermann. « Le toucher », charmante allégorie d'après Paul Baudry. « La Danse des Nymphes ». « Les Armes de Bordeaux », grand panneau destiné à la salle des mariages de l'Hôtel-de-Ville de Bordeaux.-

R. H.




Saviez-vous que ...

C’est en 1877 que la rue du Marché aux porcs, ainsi dénommée en raison de sa proximité avec un ancien marché aux bestiaux prit le nom de rue de la Vistule. Sa longueur est de 230 mètres.

L'image du jour

L'hôpital de la Salpétrière

Vu dans la presse...

1866

Travaux publics.

On va bientôt procéder dans le 13e arrondissement (des Gobelins) aux travaux d’agrandissement et de régularisation de la place d’Italie et de ses abords.... (1866)

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1924

Métro, ligne 12, le projet abandonné

De la porte d'Orléans à la porte de Gentilly et à la porte d'Italie... (1924)

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1868

Petite ceinture : stations de Montrouge, Gentilly et Maison-Blanche (1868)

La construction de cette partie du chemin de fer de ceinture où les voies sont dans des tranchées de 8 à 10 mètres de hauteur a nécessité cette position des gares qui se trouvent, comme on le voit dans la Fig.2 construites sur un tunnel dans lequel passent les trains.... (1868)

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1894

Le mystère des Gobelins

Un bruit sinistre, dont un de nos confrères s'est fait l'écho, a couru hier sur la rive gauche. M. Guignet, chef des ateliers de teinturerie à la manufacture des Gobelins, se serait aperçu que certaines parties d'un grand panneau de tapisserie représentant la Conversion de saint Paul avaient perdu toute la vivacité de leurs couleurs. (1894)

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1902

Le Métropolitain dans les Catacombes

Les travaux de consolidation de la ligne circulaire n° 2 du Métropolitain de Paris, ou plutôt les travaux de préparation de la construction de cette ligne au travers du terrain effondré et affouillé des Catacombes et des carrières de Paris, notamment boulevard de Vaugirard, boulevard Saint-Jacques et boulevard de l’Hôpital, sont terminés. (1902)

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1906

Le Métropolitain (Place d'Italie-Place Mazas)

La ligne ouverte à l'exploitation, au commencement du mois dernier, — de la place d'Italie à la gare d'Orléans, — complétée par la section Orléans-Mazas et le raccordement Mazas-Gare de Lyon mis en service le 14 juillet, assure, dès à présent, des relations directes entre toutes les lignes exploitées, et a permis — comme l'indique notre plan général — la constitution d'un premier réseau homogène. (1906)

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1930

Inauguration de la ligne Odéon-Place d'Italie

Le réseau du Métropolitain compte une ligne de plus, ou, plus exactement, deux tronçons de lignes complémentaires : l'un qui prolonge la ligne n° 10 de l’Odéon à la place Monge, et l'autre qui étend la ligne n° 7 de la place Monge à la place d'Italie... (1930)

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1872

Un marché de banlieue

En sortant de Paris par la porte d'Italie un dimanche ou un jeudi, on se trouve immédiatement entouré de mendiants, d'aveugles, d'estropiés, de saltimbanques. C'est l'avant-garde du marché, qui se tient sur le terrain compris dans la zone des fortifications sur la route d'Ivry. (1872)

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1881

Le 14 juillet 1881 dans le 13e

Nous voici dans le treizième. Même intérêt, même goût, même ardeur à bien faire... (1881)

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1897

Un syndicat d'indigents

La cour des Miracles était hier soir en grand émoi ; elle avait transporté cahin-caha, béquillant et gesticulant, ses pénates dans le quartier de la Gare, rue Nationale, tout là-bas, au bout de Paris, près de la barrière d'Italie. Il faut dire que le 13° arrondissement a un maire, M. Thomas, « qui fait des économies sur les fonds alloués par la Ville au service de bienfaisance, et qui, cette année, a rendu 50,000 francs à l'Assistance publique. (1897)

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1890

L'épidémie de la Maison-Blanche

Au moment où le service de statistique municipale constatait avec satisfaction une décroissance notable de la mortalité dans Paris, une épidémie éclatait dans un quartier excentrique et y jetait l'effroi. Le quartier contaminé est celui de la Maison-Blanche, situé dans le treizième arrondissement, sur les bords de la Bièvre. (1890)

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1891

La reconstruction des Gobelins

Il paraît décidé qu'on conservera pieusement les ruines de la Cour des Comptes, comme souvenir de 1871. Mais il est un autre monument, également ruiné par la Commune et dont la vue séduit beaucoup moins : la façade de la manufacture des Gobelins « provisoirement » remplacée par une construction en platras et une palissade en planches. (1891)

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