Les chiffonniers
Le promeneur qui s'égare dans certains coins reculés du Paris inconnu peut facilement s'imaginer qu'il est tombé dans une de ces bourgades sauvages comme on en rencontre encore au fond de la vieille Bretagne.
Les Parisiens du boulevard n'ont aucune idée de ces régions étranges où d'affreuses masures menaçant ruine sont étayées au moyen de charpentes qui empiètent sur la chaussée; où les meilleures constructions grimacent lézardées et outrageusement ventrues; où le sol est défoncé par les roues de charrette; où le passant égaré marche sur des tessons de bouteille; ou le candélabre à gaz est un luxe inconnu ; où un réverbère honteux, souvenir d'un autre âge, projette sa lueur blafarde sur le terrain tourmenté et semé d'embûches...
Cloaques oubliés par l'administration municipale qui, distraits par d'autres soins, s'est endormie sur les projets d'embellissement dont l'exécution est attendue avec impatience par les habitants de ces zones déshéritées...
Je sais, entre autres, dans un coin écarté du XIIIe arrondissement, une région peu connue où une bonne partie de la laborieuse corporation des chiffonniers a son quartier général.
Cette contrée est arrosée par la nauséabonde rivière de Bièvre, dont un des bras prend à cet endroit le nom de Rivière morte.
Entre cette rivière morte et la Bièvre proprement dite s'étendent des terrains de l'aspect le plus pastoral, ou les blanchisseuses d'alentour font sécher leur linge sur des piquets.
Là, on est à deux cents lieues du boulevard Montmartre.
Ces terrains sont submersibles, c'est-à-dire que, pour peu que l'année soit pluvieuse, ils disparaissent sous les eaux pendant un temps plus ou moins prolongé.
C'est de ce côté qu'on trouve encore des vestiges des jardins plantés au dix-huitième siècle par les gens du bel air qui y avaient installé leurs petites maisons, ou l'on venait se délasser en famille de l'étiquette gênante des cours.
En ce temps-là, les tanneries, mégisseries, teintureries, peausseries, savonneries, fabriques de produits chimiques et de chandelles n'envoyaient pas encore leurs émanations délétères sous les ombreuses charmilles des gentilshommes en partie fine, bien que Jean Gobelin eût déjà, dès le quinzième siècle, apporté son industrie de la teinture des draps sur les bords alors fleuris de la Bièvre.
Il est encore d'autres parages où les chiffonniers ont planté leur tente.
En quittant la route de Neuilly, vous prenez la route de la Révolte. Vous montez du côté d'une espèce de cour des Miracles, où sont remisés des véhicules de saltimbanques ; vous tombez dans un terrain vague où s'élevaient, avant la guerre, des cahuttes en bois et torchis de l'aspect le plus misérable.
Ces cahuttes étaient louées à la semaine par les chiffonniers. C'était le petit Mazas.
On y marchait sur des détritus d'animaux et de végétaux et sur des débris de plâtras et de morceaux de fer-blanc. L'air y était chargé d'exhalaisons méphitiques. On y circulait à travers les oripeaux et les loques qui garnissaient les lucarnes et les peaux de chat qui séchaient au soleil.
Il y avait là une vieille, ridée comme une pomme de reinette, qui était l’Esculape de la tribu.

Elle fabriquait une certaine pommade très-estimée dans l'endroit avec de la graisse de chat camphrée.
Le Petit-Mazas a disparu, comme tout ce qui se trouvait dans la zone militaire.
Comme nous le disions plus haut, c'est dans ces régions excentriques que logent généralement les chiffonniers.
Le chiffonnier, c'est l'homme libre par excellence, le philosophe du macadam.
Il faut voir avec quelle pitié il regarde les esclaves de Paris enfermés du matin au soir dans un atelier ou derrière un comptoir !
Que d'autres, mécaniques vivantes, règlent l'emploi de leur temps sur la marche tyrannique des horloges, lui, l'homme de la fantaisie, travaille quand il veut, se repose quand cela lui fait plaisir, sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain.
S'il se sent glacé par la bise ou la neige, il se réchauffe avec le polichinelle classique des bibines du quartier.
S'il a trop chaud, il se met à l'ombre. S'il est fatigué, il se couche par terre et s'endort.
Diogène, le jour où il s‘aperçut qu'il pouvait boire dans sa main, rejeta sa coupe comme un meuble inutile.
Le chiffonnier philosophe n'a pas moins de dédain pour les biens de ce monde.
C'est un chiffonnier titubant sous le petit bleu qui, décoiffé par son propre roulis, adresse à son chapeau bosselé qui gisait sur le sol, cette apostrophe pleine de logique : « Je ne te ramasse pas, parce que si je te ramassais, je tomberais, et si je tombais, ce n'est pas toi qui me ramasserais... »
Presque toujours le chiffonnier, après avoir adopté son état par nécessité, le continue par inclination. Il se complait dans sa vie nomade, dans ses courses nocturnes, dans son indépendance gouailleuse.
Soumis à toutes les privations, il est fier parce qu'il se sent libre.
Il traite avec hauteur le marchand de chiffons auquel il porte sa récolte.
« Si mon prix ne te va pas, j'irai ailleurs. » Et il fait mine de s'éloigner.
On aperçoit l'orgueil à travers les trous de la veste.
Il faudrait ne pas avoir 7 francs dans sa poche, prix de la hotte et du crochet, pour se priver de cette ressource à la portée de tout homme qui jouit d'une bonne santé et de ses quatre membres.
La hotte (le cachemire d'osier) est tapissée dans le dos. C'est l'instrument de travail, l'accessoire obligé de tout chiffonnier à plaque.
Le maraudeur qui exerce sans permis de la préfecture n'a qu'un mannequin, sorte de panier à deux bricoles, suspendu au cou.
Celui-là, c'est un chiffonnier de contrebande.
Le véritable artiste commence son travail à la nuit. Il rentre vers deux ou trois heures du matin, suivant sa chance. L'homme habile entretient des intelligences avec les bonnes du quartier où il opère ; celles-ci alors lui font bonne mesure en vidant les ordures.
Après quelques heures de sommeil, il procède au triage.

« Mais » se demandent ceux qui ne connaissent pas les secrets du métier, « comment le chiffonnier peut-il subsister ? — Que peut-on faire de son ignoble marchandise ?...
Ne craignez rien. Les vils débris qu'il retire de la fange sont comme les hideuses chrysalides qui prennent plus tard des ailes diaphanes et des formes élégantes...
Rien de ce que le chiffonnier ramasse au coin de la borne n'est perdu pour l'industrie.
Nous avons dit que rien de ce que le chiffonnier ramassait au coin de la borne n'était perdu pour l'industrie. Vous allez le voir.
Dans le voisinage des halles, il y a des magasins d'oranges en gros.
Si vous assistez au déballage des caisses, dont les odorantes effluves viennent corriger les âcres senteurs de la morue salée, vous remarquerez qu'on jette la rue toutes les oranges gâtées.
Des chiffonniers ramassent le fruit avarié, l'empilent dans les hottes et, une fois au logis, le lavent et le versent dans de grandes barriques pleines d'eau, où ils le laissent macérer pendant quelques jours. Puis, quand la fermentation commence, ils y ajoutent un peu de cassonade et mettent le liquide en cruchons. Au bout de quelque temps, il a acquis assez de force pour faire sauter le bouchon.
C'est ce qu'on appelle le champagne Mouffetard.
Ce vin de luxe se vend parfaitement chez l'épicier et grise tout comme un autre.
C'est la veuve Clicquot des petites bourses.
Une industrie qui a son importance, c'est celle des rognures et morceaux tombés de la coupe des flanelles. Le chiffonnier réalise là-dessus de très beaux bénéfices ; car il achète les déchets à 3 francs 75 c. le kilog. et les revend 5 francs aux fabricants de tissus, après les avoir effilochés.
Les fabricants de carton et de papier achètent pour leur usage :
Les carons, vieux papiers sales : 8 fr. les 100 k
Le
gros de Paris, toiles d'emballage : 8 fr. les 100 k
Le gros de campagne, chiffons
de couleur, cotonnades : 18 fr. les 100 k
Le gros bulle, toiles en fil grossières... : 20 fr.
les 100 k
Le bulle, mème qual., mais plus propre.: 26 fr. les 100 k
Le blanc sale chiffons
: 34 fr. les 100 k
Le blanc fin, chiffons propres et de toile de fil : 44 fr. les 100 k
Les chiffons d'une dimension raisonnable passent entre les mains des revendeuses à la toilette du marché du Temple.
Les fabricants de produits chimiques tirent du sel ammoniaque des lambeaux de laine ou de drap.
On fait de nouvelles vitres avec les morceaux de verre cassé, de nouvelles ferrures avec les anciennes, et de la colle forte avec les os.
C'est ainsi qu'avec du vieux on fait du neuf.
Fait-on autre chose dans la vie ?...
La classe des chiffonniers se recrute dans tous les rangs de la société. C'est dans cette corporation qu'on trouve le pêle-mêle social le plus étrange et le plus imprévu.
On y rencontre parfois :
Un fils de famille décavé.
Un notaire qui a eu des malheurs.
Un ancien cabotin
de province.
Un vieux troubad qui a fait trois congés.
Un auteur dramatique
incompris.
Un ventriloque.
Un Polonais.
Ce mélange panaché n'a rien qui doive vous surprendre : le chiffon est le refuge suprême des épaves de la société, des déshérités du sort, des fruits secs de l'existence, de tous ceux, en un mot, qui ont laissé leurs plumes dans cet engagement meurtrier qu'on appelle la bataille de la vie.
C'est pour cela que, parmi les chiffonniers, on trouve tant de philosophes.
On rencontre des types de chiffonniers dans tous les quartiers de Paris.
Sur la place d'Austerlitz, dans les soirées d'été, il y a un vieux marchand de pain d'épice très connu des habitués sous le nom de l'Oncle des chiffonniers.
Vers les 8 heures et demie, 9 heures, les chiffonniers et chiffonnières qui descendent de la rue Mouffetard viennent faire cercle autour de lui. Le bonhomme se coiffe alors d'un immense bonnet de coton, ce qui provoque toujours une explosion d'hilarité dans l'auditoire.
Puis, il invite chacun des assistants à verser à la caisse. Les sous pleuvent.
La récolte faite, un des chiffonniers grimpe sur une planche mise en travers de la boutique et chante une chanson. Après lui, un autre. Les dames y vont également.
À celle ou à celui qui a le mieux chanté, à la satisfaction générale, le marchand décerne un gigantesque morceau de pain d'épice.
La petite fête dure ordinairement jusqu'à 10 heures et demie, moment où chacun des artistes reprend la hotte ou le mannequin et s'en va au travail.
Comme opinion politique, le chiffonnier n'en a guère : il est ennemi du désordre.
C'est tout naturel : en temps d'insurrection, le chiffon ne va pas.
Ce n'est pas à dire qu'on ne trouve pas dans ces moments la moisson suffisante à récolter le long de la borne : au contraire, jamais on n'a plus d'occasions pour faire ses affaires dans les immondices...
Mais on ne trouve pas à vendre. Aux moments d’émeute le commerce est mort.
À une époque où le progrès nous envahit tous les jours et où le commerçant parisien se croit forcé de suivre le mouvement en changeant la dénomination de sa profession et en imposant des noms ronflants à sa spécialité, il m'est doux de constater que le chiffonnier résiste à l'entrainement général et conserve les vieilles traditions.
Aujourd'hui l'épicier a vécu ; il n'y a plus qu'un négociant en denrées coloniales, dont la boutique est un magasin d’approvisionnement.
Le classique bottier alsacien disparait pour faire place aux docks de la cordonnerie.
Le marchand d'habits est distancé par les manufactures de vêtements confectionnés.
Certains concierges des grands quartiers commencent déjà à s'appeler :
Administrateur délégué des locations.
Le chiffonnier lui... reste chiffonnier. Il ne renie pas le nom de ses ancêtres. Qui sait ?... Peut-être un jour, dans ce siècle qui devient étincelant, le chiffonnier sera-t-il le dernier représentant du passé... le souvenir suprême du vieux Paris qui s'en va...
Aussi, dès maintenant, peut-il s'écrier : Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ! ... »
ÉLIE FRÉBAULT.
Chiffons et chiffonniers dans le 13e
Territoire en marge de la capitale, le 13e accueillait d'importantes communautés de chiffonniers qui se répartissaient en plusieurs points de l'arrondissement. Ces activités commencèrent à décliner à partir des années 1880 notamment à la suite de l'arrêté du 24 novembre 1883 dit "arrêté Poubelle", entré en vigueur le 15 janvier 1884, organisant l'enlèvement des ordures ménagères et prescrivant la mise en place par les propriétaires d'immeubles de récipients ad hoc à disposition de leurs locataires.
Les lieux
- Le faubourg Saint-Marceau vu en 1838
- La Cité Doré par Alexandre Privât d'Anglemont (1854)
- Le Cabaret du Pot-d’Étain (1864)
- La rue Harvey (1889)
La "Cité Tolbiac"
L'expression "Cité Tolbiac" est apparue dans la presse uniquement en août 1898. L'entrée de cette cité était peut-être située dans l'impasse Sainte-Marie, voie de 35 mètres sur 4 débouchant dans la rue de Tolbiac (impasse Tolbiac avant 1877).
- Les concierges des chiffonniers (Le Petit Journal — 5 août 1898)
- La Cité Tolbiac (La Patrie — 16 août 1898)
- La cité Tolbiac (Le Figaro — 16 août 1898)
- L'Exode des « Biffins » (Gil Blas — 16 août 1898)
- Le monde de la hotte (Le Gaulois — 20 août 1898)
Les gens
- Elie Frébault - Les chiffonniers (1872)
- Chiffons et chiffonniers (1872)
- Les chiffonniers de la Butte-aux-Cailles (1875)
- Portrait d'un chiffonnier de la Butte-aux-Cailles (extrait du précédant - 1877)
- La villa des chiffonniers (1897)
L'arrêté Poubelle et ses conséquences
L'arrêté du préfet de la Seine organisant l'enlèvement des ordures ménagères via une règlementation des réceptacles et des heures de dépôts et de ramassage allait mettre à mal la corporations des chiffonniers. Quelques journaux s'en émurent et organisèrent des campagnes de soutien aux "chiffonniers affamés à plaisir par l'administration" selon l'expression du Gaulois qui ne faisait pas dans la modération sur cette affaire.
- Arrêté du 23 novembre 1883 dit "arrêté Poubelle" (1883)
- Les chiffonniers de Paris (Le Gaulois — 17 janvier 1884)
- Une première distribution - Ve et XIIIe arrondissement (Le Gaulois — 23 janvier 1884)
- Conseil municipal – Séance du 8 février (Le Gaulois — 9 février 1884)
- L’enlèvement des ordures ménagères (Le Gaulois — 26 février 1884)
Dans la littérature










