La Bièvre - G. Coquiot - 1900

La Bièvre

Gil-Blas — 7 octobre 1900

C'est la fin très prochaine de la petite rivière putride, mais illustre. Partout on la recouvre, on la cache, et bientôt il ne restera plus aucun vestige du pittoresque terrible de ses rives.

La Ville de Paris lutte présentement contre les derniers mégissiers qui veulent garder quand même quelques biefs de la menue rivière. Où la Ville a triomphé, les ingénieurs ont été vite en besogne. Par une belle journée, je suis allé rue Croulebarbe, et si cette rue d'extrême province est restée à peu près telle qu'au temps des premiers peaussiers, la Bièvre est ici désormais voûtée.

On ne la voit plus pustuleuse et rouge, baignant les pierres disjointes des vieux murs ; et elle manque au grand verger qu'elle longeait, à ce paysage d'usines, de magasins et d'estaminets. Tous les gosses de ce quartier, qui abondamment enfante, se réjouissaient de jouer aux billes sur son étroite berge ; quelquefois même, de vieilles femmes se hasardaient à tremper du linge dans ce purin ; et c'était, cette Bièvre, la rivière aimée du quartier. On ne sait plus où aller maintenant, et il vient tout à coup des scrupules de propreté et d'hygiène ; on lave et on blanchit les bâtisses ; on met des persiennes là où des toiles pendaient, tout l'an, à la pluie et au soleil.

Mais l'odeur forte des cuirs, le ronflement des machines, c'est la vie d'hier continuée, ruelle des Gobelins et passage Moret. La Bièvre reparait là, honteuse et puante, des peaux macèrent dans un jus de vendanges souillées; des êtres coiffés de bonnets, secouent des poussières blanches, une neige perpétuelle ; et les masures bombent et chancellent, tandis qu'au bout de longues perches, des cuirs se balancent et pendent comme des oriflammes.

Ah ! ici, vraiment, l'odeur n'est point louable. On comprend, ma foi ! que des quartiers entiers geignent contre la Bièvre et réclament sa fin. C'est de l'écume rougie de plomb, de la puanteur de charnier. Et ce qui émerveille, c'est de voir alors des cottages installés là de mégissiers, des pavillons pimpants, ornés de fleurs et pavoisés d'arbres. On se dit qu'ils sont très étonnants ces gens qui font industrie de moutons mégissés et d'agneaux de couleurs, ces gens qui peuvent vivre enfin.et aimer dans de si pestilentiels relents.

Ah ! d'avoir si peu d'odorat, les mégissiers en avaient bien profité, en la captant résolument, la Bièvre. Mais, quoiqu'il en soit, ses derniers jours et leurs derniers jours sont également comptés.

Ils ne l'auront plus rue Barrault et jusqu'à la porte de Gentilly. Sur tout ce tracé, la suprématie de la Bièvre est faite ; on a remblayé, on a tracé des rues.

Le bon voyage d'autrefois à refaire, pourtant bien qu'on sache à quoi s'en tenir ; le voyage tout le long de cette merveilleuse rue Barrault, toute verdoyante de jardinets; la rue d'où l'on voit la ville; la vue des frondaisons aperçues du parc de Montsouris ; la rue d’où l'Observatoire mauresque du parc complète là-bas le décor bouffon d'un invraisemblable Alger !

Mais des esprits facétieux ont aussi changé les noms des rues : la rue du Pot-au-Lait s'appelle maintenant la rue Brillat-Savarin ; heureusement, je retrouve intactes les ruelles de la Fontaine-à-Mulard et des Peupliers.

Autrefois la Bièvre fluait là, un peu moins putride, un peu moins lasse. Des peupliers, des floraisons de jardinets l'égayaient et des saules bordaient ses rives. C'était aussi, tout autour d'elle et au-dessus d'elle, le va-et-vient des trains qui roulaient; et, avant d’être prise par les négociants parisiens, elle s'attardait au tapage des lavandières. Les jardinets seuls, maintenant, demeurent, tressautant au sifflet des locomotives, et harcelés, bêchés, ratissés sans trêve pour hâter la gloire des soleils et des courges.

Mais, doit-on se dire, quelqu'un fixât-il ces aspects de la Bièvre pour l'histoire dessinée de Paris ?

Au musée de la Ville de Paris, il y a bien sur ce sujet de nombreuses estampes ; mais peu, à vrai dire, comptent.

Car le plus souvent c'est une suite de croquis enfantins et niais, et la peine ne vaudrait pas de les aller voir, s'ils n'étaient heureusement accompagnés de quelques vieux documents, tels que le plan d'Olivier Truschet et Germain Hoyau, si curieux et si naïf, ou de cette planche : l'église Saint-Victor, - par Sylvestre, à laquelle on peut joindre encore les précises et divertissantes eaux-fortes de Zeeman.

Jean François Raffaëlli - Une rue Les graveurs et dessinateurs Schrœder, Deroy, Péquégnot, Chauvet, Tangny, Trimolet, représentèrent bien à des époques diverses (de 1828 à 1889), la Bièvre ; mais ils le firent sans talent, surtout sans entente des sites. Encore les eaux-fortes et lithographies de Shrœder et de Deroy, sont-elles à la rigueur, curieuses, d'un poncif plaisant et vieillot, mais les œuvres des Chauvet et des Tanguy sont tout bonnement vaines.

Ils ont fait ceux-là des croquis à la Ciceri. Ce sont des mines de plomb rehaussées de gouache, minutieuses et « ratissées ». Je veux croire que ces deux exécutants pour demoiselles qui s'instruisent ne virent jamais la Bièvre, qu'ils présentèrent comme la petite rivière jolie d'un paysage propret. Heureusement Martial Potéinont et Léon Jacques, ces deux aquafortistes avisés, ont accompli, de leur côté, meilleure besogne ; car si le caractère essentiel de la Bièvre leur a échappé, du moins ont-ils rendu en partie la couleur et l'éclat véridique de ses haillons de bâtisses et d'usines, et leurs planches seules, pour tout dire, peuvent s'associer aux très rares dessins qu'exécuta le maître tout désigné de ces choses, mon illustre ami M. J.-F. Raffaëlli, dont une Rue Barrault, en ce moment sous mes yeux, me conte éloquemment la triste et charmante rivière qui fut là, le jus multicolore de son purin et de ses cuves et les physionomies guetteuses, sournoises, des gens que l'on y voyait, tripotant des peaux ou poussant des charrettes le long de cabanes usées, défoncées et crevées par d'implacables destins.

Gustave Coquiot.


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