Le dernier soupir de la Bièvre - 1909

Le dernier soupir de la Bièvre

L’Aurore — 27 mars 1909

II est sur le point de s'exhaler. Le Conseil municipal vient de voter un crédit d'un million et demi, destiné à recouvrir les derniers vestiges de l'infortuné ruisseau dans les cinquième et treizième arrondissements.

Ces derniers vestiges, les fanatiques du vieux Paris pittoresque, qui sont plus nombreux qu'on ne pense, les connaissaient bien. L'an dernier encore, j'y ai fait un pèlerinage.

Tout près de la place d'Italie, au tournant d'une ruelle misérable, apparaissait une citerne rectangulaire, traversée de deux planches pourries et grasses, avec un garde-fou rouillé. Était-ce de l'eau, qui stagnait là ? Une sorte de purin mordoré où restaient suspendus, immobiles, des nuages gélatineux, verdâtres ou irisés.

On contemplait cette infamie avec horreur et attendrissement. C'était bien là ce que Huysmans avait superbement décrit, c'était bien le résidu ignoble de la fraîche rivière qui naît au pays de Hurepoix, près de Trappes et de Guyancourt, et qui semblait au vibrant écrivain « le plus parfait symbole de la misère féminine exploitée par une grande ville ». Mais depuis la brochure de Huysmans, elle avait eu à souffrir de nouvelles tortures.

Ce n'était pas assez que les moines de Saint-Victor l'eussent, au douzième siècle, contrainte à changer son itinéraire naturel, si riant et si libre depuis l'étang de Saint-Quentin, au travers de la vallée de Josas, pour lui faire traverser leur enclos.

Il ne suffisait pas que, dès 1822, on l'eût condamnée aux travaux forcés, en lui imposant la tâche de mettre en marche une tréfilerie, à Croulebarbe, une usine de charbon animal au moulin Fidel, une de vermicelle au moulin Copeau, une de papier au moulin Ponceau. On imagina des besognes plus basses.

Elle lava le varech à l'Hay, et broya de la moutarde à Gentilly. Ses eaux durent, entre Cachan et Arcueil, se laisser salir par cent quarante-quatre blanchisseries, et recueillir, à partir de Gentilly les débris jaunes et pestilentiels d'innombrables mégisseries.

Lentement, depuis la poterne des Peupliers, où elle pénètre dans Paris, on l'ensevelit dans un in-pace. Elle devint lépreuse, exhala des senteurs compliquées, nauséabondes, et se cacha, honteuse.

Son dernier historien, à qui sous empruntons ces détails, M. Adrien Mithouard, constate qu'elle eut toutes les déveines : jusqu'à arroser le Treizième arrondissement, â chiffre fatal que Passy, d'abord désigné, n'avait pas voulu accepter.

Si vous consultez les plans, vous croyez qu'au moins on la laisse mourir tranquille dans le lit du fleuve. Erreur : les plans retardent. Les ingénieurs se sont acharnés sur elle. La ligne d'Orléans, — Austerlitz-Quai d'Orsay, — l'a obligée à passer la Seine, en siphon.

La voilà sur la rive droite ! Dans quel état, pour se présenter dans les riches quartiers ! Elle se glisse sous le collecteur Marceau, et remonte vers Levallois. Une pompe formidable l'aspire jusqu'à Clichy. Elle en retombe, d'une traite, et repasse la Seine, en siphon. Comme dit M. Mithouard, elle a bouclé la boucle !

Épuisée, limoneuse, elle se perd enfin, en épandage, heureuse, peut-être, de se refiltrer dans la terre maternelle. Et c'est toute une vie humaine, quasi, — et lamentable !

II lui restait, près de la Butte-aux-Cailles, quelques soupiraux, par lesquels elle reprenait un peu l'air et clignotait sous le ciel. C'en sera bientôt fini.

Requiescat in pace !

F. Robert-Kemp.

 

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