Paris sur la Bièvre - H. Ceard - 1900

Paris sur la Bièvre

L’Événement — 28 avril 1900

« Paris sur la Bièvre », a dit un homme d’esprit dans un jour de fantaisie géographique. La définition va cesser d’être vraie. Déjà la Bièvre à son entrée dans Paris avait été détournée et jetée à l'égout collecteur. Un projet soumis au Conseil municipal propose maintenant de la couvrir totalement sur le trajet de son parcours entre les fortifications et le faubourg Saint-Marcel. Ainsi ne tardera pas à disparaître un des paysages intérieurs de la ville de Paris. Déjà la rue de Tolbiac et les gares de chemin de fer de Sceaux avaient beaucoup modifié l'aspect de la campagne urbaine en cet endroit. Encore quelques terrassements, encore quelques maçonneries et il ne restera plus de la Bière parisienne que les tableaux des peintres et les descriptions des livres.

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La Bièvre que connaît le Parisien est une Bièvre poétique et littéraire. Ses rivages pelés au-dessus desquels se découpent sur le ciel les séchoirs à jour des tanneries ; ses eaux cadavériques dont le flot vert dégrisé charrie des matières animales en constante putréfaction ; son cours irrémédiablement sali par les évacuations de toutes les peausseries riveraines, ses arbres dénudés et ses sites galeux où broute un maigre cheval, où une chèvre étique paît une herbe lépreuse et rude, ont trouvé des amoureux, des historiens, des peintres, des poétes.

C'est auprès de son eau puante, c’est devant ses horizons méphitiques que Millet, le grand Millet a tout d'abord planté son chevalet et qu’il s'est essayé aux chefs-d’œuvre.

Raffaëlli, plus tard, a pris aux environs plusieurs de ses motifs d’eaux-fortes, mais il retourna vite aux paysages de Saint-Ouen envers lesquels il se reprochait d’être infidèle. Et combien d’autres parmi les fervents du paysage parisien, par la plume, le burin ou le pinceau ont reproduit le cabaret des Peupliers, la rue de la Fontaine à Mulard, la rue du Pot-au-lait, la ruelle des Reculettes, la ruelle des Gobelins, et le passage Moret où, par les beaux clairs de lune, les constructions et les magasins du voisinage mettent au-dessus de l’eau moussue et fétide à l’égal d'une lagune, la vision singulière d’une Venise industrielle et commerçante.

Ces coins qui, tous les jours, disparaissent un à un, ces paysages que détruit la salubrité et que comble l'hygiène étaient, au dix-huitième siècle, le lieu de rendez-vous et de promenade des amoureux. Raitif de la Bretonne y avait connu des arbres, et c'est sous les bosquets de certaine folie ou pavillon de verdure du temps qu’il venait volontiers rêver à ses utopies de réforme sociale, et chercher sur le vif quelqu’un de ces croquis à la plume qui, malgré le fatras de ses œuvres, restent si curieux et si exacts dans la représentation des mœurs du petit peuple de Paris à la fin du siècle dernier. Balzac trouva dans ces lieux isolés le décor tragique de la Femme de trente ans, les Goncourt, plus tard, y conduisirent avec complaisance les bavardages et les flâneries du rapin Anatole dans Manette Salomon. Huysmans vint à son tour qui, à maintes reprises, célébrera le charme spécial de ces endroits désolés. Dans le Drageoir aux Épices, dans les Croquis parisiens, dans ses romans mêmes, il ne manqua jamais de donner un souvenir et un dithyrambe à l’humble rivière qui vit ses débuts dans le succès et qui, ainsi qu’il l’a raconté lui-même, par une humble chapelle rencontrée en ses bouges, décida de sa conversion. Quand on a comblé les étangs de la Glacière et que les remblais envahissants ont porté la vallée ancienne au niveau du chemin de fer de ceinture ; quand les gares se sont installées avec leurs locomotives, là où les pauvres, pieds nus, dinaient assis, un pain de quatre livres à côté d’eux et un litre à douze entre les jambes, il a éloquemment protesté contre ce saccage d’un des coins les plus étrangement curieux du vieux Paris. Zola, qui, a longtemps rêvé d’un roman dont, l’épisode final aurait noyé un de ses conquérants d’amour, de politique et de gloire, sous les boues pestilentielles et les vases mouvantes des lacs aujourd’hui disparus.

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Rabelais, dans le chapitre de Pantagruel intitulé : « Comment Panurge fit un tour à une dame parisienne qui ne f ut point à son avantage », attribue la naissance de la Bièvre à un grand flux d’urine de chiens, s’écoulant ensuite en ruisseau « auquel les canes eussent bien nagé », et il ajoute : « C’est ce ruisseau qui, de présent, passe à Saint-Victor auquel Gobelin teint l’écarlate. »

Les curieux d’une explication moins fantaisiste apprendront que la Bièvre prend sa source dans l’étang de Saint-Quentin, auprès de Saint-Cyr, en Seine-et-Oise ; qu’elle coule d’occident en orient contre le cours du soleil, rare anomalie, parait-il, pour une rivière, et que Sauval constate avec une vive admiration. Son eau est trouble, sans être corrosive, et étant moins acide que Veau de Seine, est par là même plus favorable à la teinture. Assertion proverbiale, mais assertion erronée, assertion formellement démentie par M. Lacordaire, jadis directeur de la manufacture des Gobelins, lequel, dans une notice sur la maison qu’il dirigeait a déclaré, en dépit de toutes les légendes, que l’eau de la Seine et l’eau d’un puits étaient exclusivement employées dans les ateliers de teinture.

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Au temps passé, on y a connu des écrevisses, et bien que l’été elle manquât souvent d’eau et que, semblable au fameux Eurotas de Duruy, « elle coulât à sec », au point de forcer au chômage les moulins établis le long de ses rives, l’hiver, elle était pour Paris une menace continuelle d’inondations. Paris sur la Bièvre devenait Paris sous la Bièvre. En 1529, elle envahissait le faubourg Saint Marceau et montait, dans les maisons, jusqu’au deuxième étage. Le déluge arrivé le 8 avril 1579 est resté des plus célèbres. « Mercredi dernier, huitième de ce présent mois d’avril 1579, dit un chroniqueur de l’époque, l’eau d’une petite rivière nommée la rivière de Gentilly, d’autant que ce village est un peu plus loin, se déborda si outrageusement à cause des pluies tombées pendant deux jours entiers, sans cesser, que de mémoire d’homme ne s’est vu en ce lieu eau plus violente et plus dommageable que celle-là. » Dubreuil, dans son Théâtre des Antiquités, complétant les renseignements sur la catastrophe, ajoute : « Il y eut vingt-cinq personnes, tant hommes et que femmes et petits enfants de noyées, tuées et accablées sous les ruines, quarante qui furent seulement blessées, quantité de bétail noyé et perdu. »

Le lendemain de la Pentecôte de l’an 1625, la rivière de Bièvre grossissait à nouveau, abattait bien des maisons, perdait nombre de jardins, minait quantité de propriétés si bien qu’on songeait enfin à prévenir le retour d’accidents si désastreux et qu’un mémoire était rédigé où il est dit : « La possession vicieuse, clandestine et violente de plusieurs des héritages situés le long de la rivière de Bièvre et ancien cours d’icelle étant cause des inondations et déluge survenus aux faux bourgs Saint-Marcel et Saint-Victor, requiert qu’on mette au jour les remèdes et moyens certains, non seulement pour prévenir les dites inondations, mais aussi pour remédier à la perte et ruine d’icelle rivière durant les grandes sécheresses. » En même temps, un des ingénieurs ordinaires du Roi, rédigeait une consultation où il indiquait les précautions à prendre pour éviter le retour de semblables calamités.

Il en était de ce rapport, comme de tous les rapports : ou n’en tenait pas compte. Quarante ans après, Guy Patin, dans ses mémoires donne la relation de nouveaux désastres, car le 28 février 1665 à la suite d’une crue imprévue et soudaine on comptait « quarante corps qui avaient été repêchés sans compter ceux que l’on ne sait pas ».

À partir de cette époque le cours de la Bièvre était soumis à une réglementation sérieuse. Pendant le dix-huitième siècle, il n’est point d’année où une ordonnance royale n'oblige les riverains à des curages. En 1790, l'ingénieur Hallé proposa même « de faire paver ou daller le fond du lit dans toute son étendue dans l’intérieur de Paris afin que le nettoyage soit fait avec plus de facilité et de promptitude ».

Dans la suite on détourna son cours. Fermant ses deux bouches du pont d'Austerlitz et du pont de l’Archevêché, de la petite rivière qui causait la terreur de nos aïeux, le Conseil municipal a fait un humble affluent du grand collecteur qui l’accaparé au sortir du faubourg Saint Marcel, la retire de Paris, et la jette dans la Seine à Asnières, parmi les ordures.

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Les choses ont leurs mœurs, s’il faut en croire un hémistiche de Virgile. Peut-être ont elles aussi leurs révoltes. La Bièvre, en son passé, connut des heures belliqueuses. Sous la Fronde, elle servit de base à des opérations militaires. Le 2 juillet 1815, lors de la capitulation de Paris, la Butte-aux-Cailles, au-dessus d’elle, s’armait de canons et d’obusiers, et les journées de mai 1871 ont mêlé à sa puanteur native la pestilence des cadavres d’insurgés mitraillés. Aussi, la Bièvre supporte mal le dédain et la captivité qu’on lui impose.

De temps en temps encore, elle proteste, se fâche et fait éclater les quais sous sa poussée rebelle. En 1885, elle emportait encore tout un coin de la berge, et qui sait si elle sera maintenant plus douce à l’emprisonnement près de sa source que près de son embouchure. Car elle a son orgueil, la petite rivière parisienne, et de temps en temps, brisant les digues et détruisant les entraves mises en travers de sa liberté, elle aussi, comme les grands fleuves, elle prétend être, sous les arches de pierre, bruyamment emportée.

Henry Céard.

 

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