Un voyage à l’île des Singes - 1908

Sur les bords de la Bièvre

Un voyage à l’île des Singes

Le Gaulois — 15 avril 1908

Vous n'ignorez pas, qu'au nom de l'hygiène, la voirie a décidé que les eaux de la Bièvre seraient désormais couvertes. Peu à peu la ville a forcé déjà la petite rivière à se glisser sous des voûtes elle l'obligera bientôt à disparaître dans Paris, à n'avoir plus qu'une existence souterraine. Nous avons voulu regarder la Bièvre-avant qu'il lui soit interdit de refléter l'aspect changeant du ciel, la course des nuages et les fumées des usines. Certes nous ne nous attendions pas à errer sur des bords fleuris, à retrouver ce vallon verdoyant, dont Alfred Delvau a décrit autrefois le charme presque bucolique, ni ces saules qui ombrageaient la rivière vers 1830 et convenaient aux mélancolies du Joseph Delorme de Sainte-Beuve. Mais cette Bièvre, enlaidie, cette Bièvre non plus élégiaque mais industrielle, nous pensions du moins en contempler le cours assez aisément.

La Bièvre à son passage sous le boulevard Arago

Notre naïveté fut vite déçue. En vain a-t-on, tout d'abord consulté le plan, en vain, court-on de la rue Croulebarbe à la rue du Champ de l'Alouette, du boulevard Blanqui au boulevard Arago, on ne voit pas la Bièvre. Il faut, pour la découvrir, une minutieuse patience. Dans les rares endroits où elle ne coule pas encore sous des couloirs, elle est encaissée, si l’on peut dire, entre des maisons, des tanneries, des manufactures de galoches ou de parchemins, vastes baraques construites de guingois, et à la diable, avec des matériaux de démolition.

Entre des palissades du boulevard d'Italie, par la fente pratiquée dans quelque vaste affiche qui recommande un savon nouveau ou un roman inédit, on aperçoit un bras de Bièvre, étroit canal que pressent deux rangs de constructions embrouillées — une Venise sordide et noirâtre. Ailleurs, dans la ruelle des Gobelins, on trouve un autre fragment de rivière mais, entre les margelles de pierre, le liquide qui passe là ne semble plus être de l'eau. La rouille, le tan, les cobalts ou les carmins des teintures, tout ce qu'on a plongé, tout ce qu'on a jeté, tout ce qui a dégorgé dans cette eau, en ont fait un mélange indéfinissable dont l'odeur révolte l'odorat.

Deux pas, et l'on pénètre dans l'Ile des Singes. Voilà, semble-t-il, un vocable évocateur ; volontiers on imagine tout un paysage où la fantaisie se pare d'exotisme, des berges escarpées où s'entremêlent des plantes touffues, de grands arbres qui font tomber leurs indolents panaches sur des buttes aux toits de lattes, et partout, dans les branches, sur les lianes, parmi les clairières, des singes qui se divertissent par d'allègres gambades.

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...L'entrée de me des Singes ? Une porte bâtarde. On la pousse et l'on se trouve au milieu d’un bizarre décor. Des bicoques basses, meurtries, délavées, cassées, sans âge elles sont à ce point dépourvues de formes et de style qu'on ne saurait leur assigner une date de naissance. Des escaliers de bois vermoulu sont accrochés, à des façades dont le stuc s'écaille ; la lèpre des mousses roussies bouche la fissure des pierres disjointes ; des planches empruntées à des meubles complètent une muraille ébréchée ; des persiennes rafistolées avec des cordes cachent à demi une fenêtre, comme un bandeau cache à demi un œil blessé. Pas un mur qui ne soit rapiécé, pas une charpente qui soit d'aplomb, pas une toiture qui ne s'affaisse.

Panorama de l'île des Singes

C'est ici le royaume de la ligne brisée. Des torchons lumineux flottent aux croisées auprès de pots de fleurs qui tiennent sur les rebords par habitude. Des choses ça et là sont suspendues dont on ne saurait définir l'emploi, outils tronqués, ustensiles caducs. Au milieu de la ruelle qui zigzague, entre les pavés inégaux et verdis, un ruisseau cahote et, au-dessus de portes trapues, au bout des ficelles qui servent à les hisser, pendent d'antiques quinquets.

Des centaines de peaux de lapins, retournées, et où le sang coagulé met des taches écarlates, se balancent aux claies de toits ajourés. Par les journées d'un ardent juillet, sous la véhémence de la canicule, des cohortes de mouches doivent bourdonner autour de ce cimetière aérien et, par quelque soir de grand vent, ces dépouilles au clair de lune doivent osciller, tourner, virevolter, former une sarabande de vampires.

On ne sait plus dans quel lieu, dans quel temps on est transporté. On songe à la Cour des Miracles, aux coupe-gorges où Vidocq arrêtait des malandrins fameux, à ces cabarets où les héros d'Eugène Sue venaient voir couler le bleu du vin et le rouge du sang. On s'attend à ce que de toutes ces tanières, de ces antres, surgissent peuple de bancroches.

C'est une légion d'enfants qui accourt. Petits êtres déguenillés, au museau sale, mais qui ne sont pas tous laids. II semblerait que nés dans ces maisons difformes, grandis dans ces lieux baroques, ils ne puissent pas n'être pas contrefaits. Ils demandent des sous, ce que leur misère excuse, mais, hélas, ils savent déjà mendier, mentir, mettre des trémolos dans leur voix geignarde. — Puis à eux viennent se joindre deux grandes filles, et bientôt un homme, un gaillard haut sur jambes et aux épaules de lutteur. Il porte sur ces épaules robustes une tête d'ivrogne qui eût fait la joie d'un peintre hollandais le nez est semblable à une aubergine mûre la pourpre et l'améthyste teignent ses joues musclées une lueur danse dans ses prunelles. Il est-titubant et jovial, et sa main gauche cherche un mur, tandis que sa main droite est tendue vers l'aumône.

« Pour boire. Si vous plait. Donnez pas aux enfants. À moi. D'ailleurs tout ça, c'est mes enfants. Ici je suis l'Interpréte. Je vous montrerai les monuments... » Ce plaisantin est cordial mais sa cordialité doit diminuer avec le jour, et vers minuit il serait fâcheux, sans doute, de la rencontrer en quelque recoin de l’île — île sans bords, sans arbres, mais où les hommes parfois ont des mœurs de gorilles. Lorsque nous avons trouvé la sortie de l'île, atteint la vague poterne qui donne sur la rue des Cordelières, lorsque nous rentrons dans une sphère de civilisation, la troupe mendiante regagne ses barbares séjours et les gamins qui nous avaient poliment gratines d'un « merci, messieurs ! » nous appellent maintenant, du plus aigu de leurs voix aigres « Crapules ! ».

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Pour nous reposer un peu de la fantasmagorie de cette vision, nous allons jusqu'au boulevard Blanqui jeter un coup d'œil sur une ancienne « folie » qui achève de mourir au milieu d'un quartier où elle semble exilée une petite demeure dont la grâce a souffert beaucoup des injures du temps et de l'abandon des hommes, et dont le peintre François de Marliave a fixé heureusement l'image bientôt disparue.

Des murs disloqués, des grilles tordues, rompues, une porte encore noble c'est là « le clos Payen ». Des terrains où poussent de chétifs arbustes, et un gazon exténué, entourent, encombrent, ensevelissent le rez-de-chaussée de la maison qu'en 1762 fit construire le financier Leprêtre de Neufbourg, que Napoléon ne dédaigna pas pour rendez-vous de chasse, et que peut-être Corvisart habita grâce à un don impérial.

Hélas, la « folie » Leprêtre est plus effondrée qu'un temple de la Grèce. Ses toits sont déshonorés par de larges lacunes qui laissent apercevoir les poutres de la charpente ses fenêtres ont perdu leur contour exact.

L’architrave faiblit, le fronton dévie, les ornements s’effacent. Elle est pourtant charmante, tellement on avait calculé avec goût ses proportions et ses lignes Ses colonnes d'ordre dorique, son double escalier, ont une pureté attique et l'on regarde avec plaisir et regret ses statues de terre cuite qui sous les niches où elles s'abritent ont pu garder, malgré des pluies séculaires, quelque trace des délicates couleurs qui les peignaient.

La "Folie" vue du boulevard Blanqui

Les belles après-midi d'été qu'on a dû passer dans cette aimable « folie » ! Comme les femmes devaient y sembler jolies, et comme les robes claires devaient convenir aux perspectives du clos Payen. — Cette maison était faite pour la paresse, construite pour les heures d'oisiveté, les loisirs loin du fracas de la ville et des affaires la vie moderne l'a entourée d'usines et de chemins de fer. Sa déchéance est ainsi plus symbolique, et peut-être est-il mieux qu'elle finisse de s'écrouler, puisqu'elle témoigne, dans une époque d'âpre activité, combien fut vain le rêve néo-grec d'un élégant épicurien…

Raymond Lecuyer

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