Dans la presse...

 La cité Doré - 1889

La cité Doré

Paris — 8 septembre 1889

La démolition de la rue Sainte-Marguerite. — Le faubourg Saint-Germain des chiffonniers. — Les cités de biffins. — Le père Doré. — Ce que rapporte la cité. — Chambres garnies et économie politique. — Les mariages d’enfants.

On a commencé, l’autre jour, à démolir les taudis de la rue Sainte-Marguerite, où croupissait, parmi les détritus sans nom, toute une population de chiffonniers, et j’ai lu, dans dix journaux, la description de cet étroit boyau, plutôt égout que rue, moisissure étrange qui s’étalait en un quartier honnête et l’empoisonnait de ses miasmes.

Amoncellements d’immondices, lèpre des murailles rongées, promiscuité des êtres qui fermentaient en ce milieu, on n’a rien oublié. Aussi, je gage bien que le paisible bourgeois dont les pas ne s’étaient jamais égarés en ce royaume du Chiffon a frémi d’horreur à la noire peinture qu’on lui faisait des masures crevées ou des chambres grouillantes, dont les murs maintenant s’écroulent sous le pic. C’était cependant le faubourg Saint-Germain de la corporation cette rue Sainte-Marguerite ! Ceux qui l’habitaient étaient des heureux, des « patrons » presque, travaillant pour leur compte, triant eux-mêmes leurs marchandises ci la revendant directement aux « négociants » de la Glacière. On disait d’eux « c'est des huppés », ils étaient jalousés par les « biffins » plus pauvres et je sais plus d’un chiffonnier qui longtemps caressa cet irréalisable rêve : aller s’établir dans « la rue Margot ». Aujourd’hui, la rue Margot n’est plus, mais, rassurez-vous, les cités de chiffonniers n'ont pas disparu, elles pullulent dans Paris.

J'ai eu récemment l’occasion dépasser toute une journée dans une de ces « villas », — car cela s’appelle ainsi, dans le langage du métier. — la plus curieuse peut-être qu’il soit possible d’imaginer : je veux parler de la cité Doré.

Gravure parue en 1886

Elle est située au cœur même du treizième arrondissement, que les statisticiens nous donnent comme le plus misérable de Paris, entre la rue Jenner et la place Pinel. Figurez-vous, entre deux murailles nues, un long boyau s’ouvrant étroit, invisible presque et serpentant sur une longueur de deux cents mètres environ, bordé de masures louches, écrasées, à moitié enfouies dans un sol gluant. À mi-chemin, une ruelle, puis une autre coupant la première en angle droit, puis tout un lacis de petits passages tortueux où l’on voit à peine le jour, quelque chose comme des galeries de mine à fleur de terre. C’est la cité Doré.

Un nom bizarre, n’est-ce pas ? et d’une ironie cruelle. Car ce n’est même pas une cité cet indéfinissable charnier dont les « maisons » sont des huttes vermoulues et boiteuses, où parmi les chiffons puants végètent, pêle-mêle, en un affreux fouillis, enfants et poules, chiens et hommes, bêtes et gens, tous mangeant, couchant dans la même pièce, sur la terre battue, et mangeant et couchant Dieu sait comme ! Ce nom de féerie, il a simplement été donné à la cité par son propriétaire, le « père Doré », un vieux bonhomme de quatre-vingts ans, qui eut jadis son heure de renommée. On ne le dirait guère à le voir maintenant, passant des jours entiers immobile en un fauteuil, les mains roides, les yeux clos, près d’un chat qui ronronne et d'une servante qui coud. M. Doré fut cependant un chimiste distingué au temps où nos grands-pères parlaient encore du Petit Caporal, et je connais même de lui, outre de beaux traités sur les corps composés... une histoire romaine en trois volumes que l’on « potassait » à la même époque dans les collèges du royaume.

Depuis — quantum mutatus ab illo — M. Doré est devenu « le père Doré », propriétaire et roi de la cité des chiffonniers. Car c’est, une véritable royauté qu’exerce ce vieillard sur la population de « la villa ». Non pas qu’il en abuse. Ce propriétaire est, en effet, le moins cruel des hommes. Je ne dis point qu’il loue pour rien les misérables cahutes, aux murs troués, qui composent sa cité, mais il a, paraît-il, très rarement recours au ministère des huissiers, et je sais plus d'un chiffonnier, son locataire, dont la liste des termes impayés s’allonge démesurément sans que jamais le vieux père Doré ait un instant songé à expulser l'insolvable biffin. C’est en revanche un infatigable donneur de conseils. Un vrai juge de paix qui juge à perdre haleine. Éclate-t-il quelque discussion entre les habitants de la cité, vite voilà qu’on court chez le père Doré pour lui soumettre le cas: un locataire est-il à la veille d'entreprendre une « grosse affaire », c’est encore à lui qu’il va s’adresser ayant d’y risquer la moindre pièce: un « gosse » met-il le nez au jour, c’est M. Doré qu'on « fait parrain »; en un mot, aucun acte de la vie de ces pauvres gens ne se passe sans le ministère du papa Doré, type du propriétaire le plus éclectique qui se puisse imaginer.

Et cependant ce philanthrope se fait de jolies rentes avec ses innommables bicoques. Jugez donc, quatre cents locataires payent en moyenne cinq francs de loyer par semaine, ce qui donne un total de quatre-vingt-seize mille francs, en comprenant, bien entendu, dans ce chiffre ce que je pourrais appeler « les gros loyers ». Les gros loyers ? mais oui ! On trouve, s’il vous plaît, dans la cité Doré, trois marchands de vins, épiciers, fruitiers, boulangers en même temps et deux hôtels.

Oh ! ces hôtels ! Il y en a un que les gens de l’endroit appellent le Palais-Royal. C’est une vraie maison d’un étage, très longue — toute en longueur — enfoncée au fond d’un cul-de-sac où l'air ne pénètre pas. Ce que sont les chambres, vous le devinez. Des murs humides et gluants, des parquets crevés, des plafonds où

… La nuit on voit rire la lune.

Les meubles ? mieux vaut n'en pas parler, car décemment peut-on décorer de ce nom les trois planches qui figurent un tabouret, la paillasse qui s’appelle un lit et le bahut de cuisine que la propriétaire du lieu vous donne pompeusement pour une « commode » ! Un type cette propriétaire. Imaginez-vous une femme effleurant la cinquantaine, bien en point, joues rougeaudes et menton rond, avec de petits yeux gris fouinauds « qui vous déshabillent un homme », pour parler comme le chiffonnier qui me présentait à elle, de grosses mains à étrangler un bœuf, une voix de caporal à l’exercice, et avec cela des prétentions aux connaissances économiques !

— Ah ! pour sûr que ça ne va pas, criait-elle, en « me faisant » une chambre douze francs par mois ; la « mécanique » a tout tué, mon pauvre ami. Auparavant les hommes travaillaient. On gagnait sa vie « avec ses bras », maintenant va te faire lanlaire. Ils ont mis des mécaniques partout !... Y a plus besoin d’hommes, parbleu ! ça fait l’ouvrage « toute seule » la mécanique. Alors, tu comprends, mon petit, on file, on lâche le métier, et on va turbiner ailleurs. Tu vois bien que je ne peux pas diminuer « mes chambres ».

Les chiffonniers, eux, sont moins pessimistes. Ce ne sont plus les héros de mélodrames, les redresseurs de torts, les philosophes à la Diogène chiffonnant à la fois dans les ordures du ruisseau et dans celles de la vie, pas plus du reste que les gais compagnons qui s’en allaient chantant sur les planches de l'Ambigu.

Chiffon, chiffon, tout est chiffon

et cancanaient autour de cette mère Moscou qui nous fit tant rire ! Non. Le biffin d'aujourd’hui, — comme celui d’hier, sans doute, — est tout simplement un pauvre travailleur attelé à une besogne un peu plus pénible que celle des autres, vivant tantôt au grand air, tantôt en d'horribles taudis, ayant la nuit pour plafond, le grand voile du ciel semé d’étoiles et le jour les toiles d'araignées de sa cahute, peinant du premier janvier au trente et un décembre, et s’occupant moins des causes de l’inégalité parmi les hommes, que du prix des vieux os ou des papiers triés.

Croyez-vous, au reste, qu’il ait le temps de philosopher ? II part le soir, quand les rues deviennent silencieuses et vides, s’en va tout droit, pendant des heures et des heures, l’échine ployée, les jambes lasses, et ne rentre qu'au grand jour, pour s’accroupir devant les ordures tombées de sa hotte, classant ici le papier, le caron, comme il dit, là les chiffons, ailleurs le verre, le fer-blanc, les croûtes de pain, les oiseaux morts, les chats crevés, que sais-je encore ? Et la besogne terminée, il s’allonge sur ces tas d’immondices, pêle-mêle, avec sa nichée, et il dort, le philosophe, mieux que nous, peut-être. Serait-ce là sa philosophie ?

Honnête, il l'est autant que tout autre. J'ai eu la curiosité de consulter à ce propos la liste électorale du treizième arrondissement, à la rubrique « Cité Doré » et je peux vous garantir qu'il y a là-bas nombre de braves citoyens dont le casier judiciaire est d’une incontestable virginité. Quant aux mœurs... on se marie bien dans la villa du père Doré, mais devant ou derrière le maire, peu importe. Et comment voulez-vous que ces malheureux soient bien sévères pour leurs « mômes » quand père et filles, mère et garçons, vieux et jeunes, petits et grands, respirent, vivent, couchent, s'habillent, se déshabillent dans la même pièce, sur le même amoncellement d’ordures ? A douze ans, les enfants font « des mariages » sous les voitures qui servent à transporter les ballots ; j'ai vu, l’autre jour, de mes yeux vu, étendus par terre, bouche contre bouche, poitrine contre poitrine deux de ces petits abrités par une vieille toile d’emballage attachée à quatre pieux. Ils ne dormaient pas et, comme j’en faisais l'observation à la mère, elle me répondit eu continuant à trier ses chiffons, tranquille, indifférente, sans même lever les yeux :

— Laissez donc ; c'est jeune ; ça s'amuse !

Cette indifférence, je lui retrouvée chez tous les habitants de la cité auxquels mon chiffonnier m’a présenté comme un « copain » ; car j’étais revêtu de très pauvres habits. De haine, ils n’en ont point ; ils vont leur vie. La politique ? ils l’ignorent ou s’en occupent fort peu. Que Pierre l'emporte sur Paul, ou celui-ci sur celui-là, que leur importe ? Quand le chiffon va, tout va pour eux. Marbeau prétendait que les réunions de misérables étaient l’engrais des révolutions ; je ne crois pas que les gens de la cité Doré fournissent jamais un contingent bien considérable aux révoltes futures ; ils aiment leur sort et ne s’en plaignent pas.

Toute leur politique, elle est dans celte réflexion d’un chiffonnier que j’interrogeais sur la popularité de l’homme de Londres parmi les gens de sa corporation.

— Boulanger ? On s’en moque pas mal. Ce qu’il faut c’est qu’on ne démolisse pas notre cité sous prétexte de « salubrité ». Où donc qu’on irait alors ?

Et il ne sortait pas de cette question : « Où donc qu'on irait ? »

Étrangeté de l’habitude, cruelle ironie de la misère ! Ces malheureux croupissent dans la pourriture, rampent dans la vermine, et quand vous leur parlez d’éventrer ces horribles taudis, de leur donner un peu d’air, un peu de soleil, ils vous regardent avec des yeux de dogues, et toujours la même phrase leur vient aux lèvres :

— Où donc qu’on irait ?

Jean Soleil.



Saviez-vous que ...

La rue du Petit Banquier que Balzac et Victor Hugo rendirent célèbre, perdit son nom au profit du peintre Watteau par décret impérial du 27 février 1867.

L'image du jour

Abattoirs de Villejuif, boulevard de l'Hôpital

Vu dans la presse...

1862

Gares et Stations du chemin de fer de ceinture (rive gauche)

Une enquête est ouverte, en ce moment, à la Préfecture de la Seine, sur le enquête est ouverte, en ce moment, à la Préfecture de la Seine, sur le projet des stations à établir sur le chemin de fer de Ceinture, dans les 13e, 14e, 15e et 16° arrondissements. (1862)

Lire

1862

Extension de la Gare du chemin de fer d'Orléans

On a mis récemment à l'enquête un projet d'agrandissement de la Gare du chemin de fer d'Orléans, à Paris, qui consiste à étendre les dépendances de cette gare jusqu'au quai d'Austerlitz, par l'annexion de tout l'emplacement compris entre ce quai, la rue Papin et le boulevard de l'Hôpital. (1862)

Lire

1925

Portrait : Emile Deslandres

Conseiller municipal du quartier Croulebarbe (1925)

Lire

1927

Promenade électorale dans le XIIIè

Le treizième a toujours été la cité des pauvres. Il sue encore la misère avec ses îlots de maisons délabrées… avec la rue du Château-des-Rentiers, ô ironie, avec la Butte-aux-Cailles chère à Louis-Philippe. Et comme la misère va de pair avec la douleur, beaucoup d'hôpitaux, la Salpêtrière, la Pitié, Broca, Péan, des asiles, des refuges. Sur 33.500 électeurs, 28.000 paient de 500 à 1.200 francs de loyer par an. Au prix actuel du gîte, ces chiffres ont une triste éloquence ! On ne s'étonnera pas si le treizième est politiquement très à gauche… et même à l'extrême gauche. (1927)

Lire

1929

Trop de clairons dans le quartier de la Maison-Blanche

Tandis que les chauffeurs ne pourront claironner ou trompeter par les rues de Paris, des escouades de bruiteurs autorisés continueront, embouchure aux lèvres, leur pas accéléré quotidien dans les rues du quartier de la Maison-Blanche en général, boulevard Kellermann en particulier. (1929)

Lire

1924

La Butte aux Cailles se modernise

Dans une semaine ou deux, on inaugurera la grande piscine de la Butte aux Cailles. C'est un établissement vraiment remarquable, de briques et de mortier, aux revêtements vernissés blancs, dominé d'une immense cheminée en ciment armé, de grande allure avec sa quadrature de colonne droite évidée aux angles, lesquels sont ainsi arrondis. (1924)

Lire

1929

Rue Charles-Bertheau plusieurs immeubles menacent maintenant de s'effondrer

Dimanche, dans la nuit, un craquement sinistre a éveillé les locataires d'un des vieux immeubles de cette rue. une maison d'un étage, portant le numéro 10. D'un coup la maison s'était lézardée du haut en bas. menaçant de s'effondrer. (1929)

Lire

1937

54 habitants de la rue Charles Bertheau sont sans logis

Le quartier de la Gare est en émoi. A la suite de perturbation du sol, peut-être aussi de fissures de conduites d'eau et d'infiltrations, la plupart des immeubles de la rue Charles-Bertheau, dont certains sont neufs, menacent ruine (1937)

Lire

1937

Les sinistrés de la rue Charles-Bertheau attendent en vain un logement et des secours

Les 84 sinistrés de la rue Charles-Bertheau ont manifesté pour obtenir de la ville de Paris des logements ou un secours suffisant. (1937)

Lire

1872

Les Bijoutiers

Savez-vous ce que c'est qu'un Bijoutier ?...
C'est un de ces industriels qui achètent aux laveurs de vaisselle des restaurants les débris de viande cuite jugés indignes d'être offerts à la clientèle, et qui vendent ces débris, connus sous le nom d'arlequins, aux pauvres gens des quartiers populeux.
Or, depuis quelque temps, les étalages des bijoutiers du marché des Gobelins étaient mieux fournis que d'habitude... (1872)

Lire

1878

La Fête Nationale du 30 juin 1878 dans le 13e arrondissement

Il faudrait tout notre journal pour être complet sur le treizième arrondissement. (1878)

Lire

1914

Le bal des Quat'z'Arts

C'est derrière la mairie du treizième arrondissement, dans le vieux marché des Gobelins, que la jeunesse des Beaux-arts avait organisé hier soir le bal annuel des Quat'z'Arts. (1914)

Lire

Ailleurs sur Paris-Treizieme