De Vincennes aux Batignolles en faisant le grand tour - 1930

La mystérieuse petite ceinture

De Vincennes aux Batignolles en faisant le grand tour

L’Ère nouvelle — 27 juillet 1930

Entre Belleville et la Seine, c'est la zone des sifflets désespérés. Si les « Circulaires » qui vont leur petit bonhomme de route ne s’inquiètent guère du parcours à horaires fixes, les autres trains, messageries, rapides et autres, ont sans cesse besoin de demander leur route aux distributeurs de voie libre. Cris brefs qui courent tout au long de cette frontière illusoire de Paris, cris impatients de ceux qui ne peuvent attendre ou qui s’étonnent des disques et des feux rouges.

La Petite Ceinture en 1921

Après le cours de Vincennes qui est une contre-partie de l'avenue de la Grande-Armée, on entre dans le quartier de Bel-Air, après avoir franchi la rue de la Voûte et l’avenue de Saint-Mandé autrefois traversée à même le sol. Bel-Air est un endroit charmant, la campagne à Paris, mieux encore que le coin de la place des Peupliers qui singe trop la petite ville de banlieue. La voie suit les villas et les jardins. Endroit paisible, où le soir les gens, installés sur des chaises, devant des massifs de fusains, montrent le train aux petits enfants. Distraction innocente.

Et le rapide passe au moment du café, pourrait-on dire, à la manière de...

Croisement de la ligne de Vincennes et poursuite du cercle. Le grand bois aligne ses réservoirs verts. Le long de cet horizon forestier, on voit alors les villes exotiques qui sortent de terre. C’est là, en effet, que se construisent les merveilles de l'exposition coloniale. Angkor-Vat est déjà prêt, au milieu d’autres œuvres en gésine, des fermes métalliques qui dessinent dans l’air la forme des palais futurs. Ici, le voyageur du tour de Paris fait un bond dans l’Indochine. En attendant la foire de couleur, les musiques barbares et les surprises de ce Musée de la plus grande France, tout n’est encore qu’un grand chantier où, avec indolence, se promènent les ponts roulants et les travailleurs du cru, autour de l’image Kmer, qui, comme l’autre, perpétue le symbole de l'éternité face à la vaine agitation des hommes.

Quartiers bourgeois de l’avenue Daumesnil, celle-ci bouleversée de travaux. Station de la rue Claude-Decaen, puis, avant de franchir la Seine, gare de Bercy par dessus le réseau du P.-L.-M. Station dernier modèle où l’on retrouve les influences de la grande ligne. Le chef de gare est jardinier. Les quais sont fleuris de belles corbeilles que l’on a envie de défleurir au passage pour pavoiser les portières. Heureusement, le train ne s’arrête jamais assez longtemps pour cela. À Bercy, d'ailleurs, il ne tient pas en place, il hâte de franchir la Seine et composer ainsi sa part d’image traditionnelle, encore que le pont National ait presque toujours été dédaigné par les imagiers de Paris. Pourtant, il est aussi pittoresque que celui d’Auteuil et, comme celui-ci, il domine un panorama de même style. Paysages d’amont et d’aval se ressemblent. Au fond, c’est aux portes de Paris qu’on découvre le mieux l’architecture de notre temps, celle de l’âge de l’acier, du ciment et de la fumée. Les masses industrielles avec leurs colonnades de cheminées relèvent d'une esthétique à la fois grandiose et incertaine qui ne nous donne qu’un contentement imparfait.

Le réseau du P.-L.-M. envoie le circulaire à son voisin d’en face, le réseau d’Orléans qui, de l'autre côté du fleuve, dessine le même jeu compliqué de rails et d’aiguillages. Les dernières voies de jonction, et la Petite Ceinture entre dans un domaine personnel. Mais elle le fait avec discrétion, car, sur presque tout son parcours rive gauche, la voie tourne dans des tranchées ou sous des tunnels, ce qui limite les plaisirs de la vue. On accède aux gares de la Maison-Blanche ou de la Glacière après une longue suite de couloirs demi-souterrains au fond desquels il ne se passe rien. Petite échappée à la Glacière. On traverse un quartier en gestation qui ayant perdu son aspect ancien, médite, sur des décombres sur sa forme future. La poterne des Peupliers cache la Bièvre. Les abords de la rue Kuss sont un chantier de démolitions où se défendent encore quelques baraques entourées de ferraille. Les premières maisons neuves poussent assez près leurs briques rouges et leur morne béton. Un Paris nouveau respirera là, dans quelques années, autour de la gare des marchandises.

La gare de la Maison Blanche - Gravure parue dans les Nouvelles Annales de la Conbstruction - 1868

La colline de Montsouris se laisse fouiller au bout d’une tranchée creuse que des sapins montagnards escaladent d’une racine agile. Brève petite Suisse agrémentée d'un Saint-Gothard en miniature. Les stations de la porte d’Orléans et de Montparnasse ceinture végètent dans leurs trous, mais les maisons de chefs de gare ont droit à la rue. Enfin, après la halte de Vaugirard, on retrouve la ville sans explorer le ciel.

Le long du boulevard Victor, le train domine les quartiers touffus de Javel, et, sur l’autre bord, la plaine quasi historique d’Issy-les-Moulineaux d’où s’envolèrent tant d’avions, aux temps héroïques. Elle est triste et nue, pelée, résignée, lentement rongée par les usines qui gagnent du pied. C’est là, où, autrefois, les pêcheurs de la zone allaient jeter la ligne dans l’eau pesante du fossé des fortifs. Aujourd’hui, les poissons ont regagné la Seine ou se sont laissé ensevelir sous mille mètres cubes de terre. Au pied du remblai plantés d'acacias, le dernier bastion moisit entre des arbres, devant une pelouse d’un vert d’aquarium.

Et après le viaduc d’Auteuil, c’est la gare terminus où le Circulaire vient s’arrêter le long de son successeur, l’électrique, réservé avec ses wagons blancs, aux quartiers chics. Un jour ou l’autre, d’ailleurs, le réseau tournant sera ainsi électrifié, mais pas avant que soient résolues certaines questions financières et pratiques. En attendant, les deux trains jouent, côte à côte, à un parallèle aussi facile que celui des rails.

La dernière traversée se fait dans le mouvement doux des automotrices. Après un dernier regard sur la place d’Auteuil et sur la porte, on file dans une tranchée verdoyante au milieu des belles villas et des jardins. Ce n’est plus le quartier à la bonne franquette, quasi-provin cial de Bel-Air, mais l’élégante réserve des hôtels particuliers et des parcs encore défendus du morcellement.

Le train glisse avec discrétion, comme un véhicule de bon ton. On dirait qu’avec le bruit et la fumée, les sifflets ont disparu. Les quelques locomotives qui se hasardent sur cette piste gardée contiennent prudemment leur souffle et leurs escarbilles.

Mais après la gare de la Muette, on rentre sous terre où ce sont les tranchées maçonnées. Voici la gare des rois, la station du Bois de Boulogne où, autrefois, débarquèrent au milieu des vivats et des coups de canon, le tzar, le roi d’Angleterre et le roi d’Espagne. Le chef de gare, dressé par le protocole, doit bien s'ennuyer aujourd'hui, avec ses plantes vertes inutiles et son tapis rouge, domaine des mîtes.

On capte en passant la voie du Champ-de-Mars, avec ses rails couleur de ruban rouillé. Il ne passe plus de trains. Il y a quelques années encore, on en voyait un par jour, le matin, et le soir, et un seul voyageur le prenait, à la gare de Boulainvilliers. Puis, le fidèle passager déménagea, acheta une automobile ou mourut. Désolée, la compagnie de l’O. E. supprima se train désormais inutile, et ne sachant que faire de la gare de Boulainvilliers, la mit en location ; aujourd’hui, c’est une clinique que l’on trouve dans la jolie maison de briques blanches.

Porte-Maillot. Courcelles, où l’on salue au passage le Circulaire toujours prêt à repartir. Dans une dernière tranchée d’acacias, le train va, aux Batignolles, se fondre dans le grand réseau de l’Ouest-État. Son histoire est bien finie quelques minutes avant l’arrêt définitif devant le butoir du hall.

Évidemment, un tel trajet n'a pas besoin qu’on organise un train de plaisir. Mais c'est tout de même une façon de voir Paris par le côté extérieur qui ne coûte pas cher, et qui, selon la forte parole, fait toujours passer une heure ou deux.

HENRY-JACQUES


Menu article

Lu dans la presse...

Le métro sur la rive gauche

La nouvelle-section du Métropolitain, allant de Passy à la place d'Italie (ligne Circulaire-Sud), dont nous avons donné, il y a quelques jours, une description détaillée, a été ouverte, hier après-midi, au service public. Pendant toute la durée de l'après-midi, les voyageurs et les curieux se sont, pressés dans les diverses gares du parcours. (1906)

Lire

Les travaux du 13e arrondissement

Le 13e arrondissement a déjà été l’objet de travaux importants qui ont commencé à assainir le quartier de la Butte aux Cailles. Pour compléter, il faut faire disparaître l'ancien marais de la Glacière, couvrir la Bièvre et ouvrir une communication entre la place d’Italie et la nouvelle gare de marchandises de Gentilly sur le chemin de fer de Ceinture, (1885)

Lire

Un planton qui se promène cinq heures inutilement

En 1913, un groupe de gardiens de la paix du commissariat de la rue Rubens protestait, par voie de presse contre l'organisation de leur service. (1913)

Lire

Le Puits de la Butte-aux-Cailles

Quelle humiliation pour cette pauvre Bièvre ! Une rivière aux eaux pures et claires vient de jaillir des profondeurs de l'écorce terrestre, dans le quartier même par lequel l'antique cours d'eau qui jadis arrêta les légions de Labiénus et qui n'est plus qu'un noir égout, pénètre dans Paris. (1898)

Lire

La ligne Trocadéro-gare d'Orléans

Les Parisiens ayant trouvé que le mot Métropolitain était beaucoup trop long pour désigner un moyen de locomotion des plus rapides, ils ont depuis longtemps supprimé trois syllabes.
Ce n'est pas là seulement une abréviation populaire ; elle est entrée dans le langage courant ; son usage est devenu général.
Donc, on ne dit plus que : le Métro ; et on s'intéresse très vivement à tout ce qui concerne le Métro. (1903)

Lire

Victor Hugo à Gentilly en 1822

Le chemin de fer de Ceinture, presque constamment en tranchée ou souterrains sur la rive gauche de la Seine, offre cependant une agréable éclaircie. C'est lorsqu'il franchit la vallée de la Bièvre. À gauche, du côté de Paris, s'aperçoivent au loin les principaux monuments de la région Sud : l'Observatoire, le Val-de-Grâce, le Panthéon, et plus près, le pittoresque fouillis de la Butte-aux-Cailles et sa jeune église Sainte-Anne ; de l'autre côté, sur la hauteur, la sombre architecture du château de Bicêtre dominant la vallée que l'on devine derrière les fortifications, au niveau desquelles apparaît seulement le coq d'un clocher, qui est le clocher de Gentilly. (1906)

Lire

L'Œuvre des pauvres malades dans les faubourgs

L'Œuvre des pauvres malades dans les faubourgs commençait, en décembre 1873, par la visite de douze malades à Belleville. Depuis lors, elle s'est graduellement étendue aux quartiers de la Butte-aux-Cailles, de la Tombe-Issoire, de la Glacière, de Montmartre, de Clignancourt et, en dernier lieu, de Plaisance.
Cette simple énumération qui donne les parties les plus déshéritées de Paris pour champ de bataille aux courageuses missionnaires de cette œuvre de dévouement, est d'une éloquence qui dispense de tout commentaire. (1874)

Lire

Les nouvelles prisons Saint-Lazare et Sainte-Pélagie.

La nouvelle prison Saint-Lazare sera élevée dans le 13e arrondissement, sur un emplacement presque double de celui qu’elle occupe actuellement et qui est délimité par la rue de Tolbiac (qu’on perce en ce moment), la rue Nationale, le chemin de fer de ceinture et une voie projetée aboutissant à l’avenue d’Ivry. (1877)

Lire

Le nouveau pont de Tolbiac à Bercy

Il y a cinq ans, le conseil municipal de Paris décidait la réunion par un pont des deux quais de la Gare et de Bercy, afin de partager en deux l'espace de 1200 mètres environ qui sépare le pont National du pont de Bercy. Ce grand travail vient d’être commencé, et déjà le béton coulé dans des batardeaux est arrivé à la hauteur désignée pour recevoir les fondations de pierre. (1879)

Lire

L'Hôpital de la Croix-Rouge
Inauguration solennelle

Hier, à deux heures et demie de l'après-midi, bien au-delà de la place d'Italie, dans le Paris inconnu de la vallée de la Bièvre, les rues étaient par hasard noires de monde. C'était grande fête pour les pauvres, les ouvriers du faubourg déshérité, qui faisaient joyeusement la haie, accueillant avec enthousiasme ceux qui venaient planter définitivement la croix rouge au milieu d'eux. (1908)

Lire

Travaux publics

Conformément à un arrêté de M. le préfet de la Seine concernant les travaux de voirie à exécuter dans le 13e arrondissement, on va bientôt procéder à l'exécution de travaux d'agrandissement et de régularisation de la place d'Italie et de ses abords. (1867)

Lire

La future rue du Transit

Dans la portion du 13e arrondissement comprise entre la rue du Pot-au-Lait et celle de l'Espérance, un peu plus bas que la Butte-aux-Cailles, à deux pas du futur parc de Montsouris s'étend une région inhabitée, encaissée entre la Bièvre et un autre bras de ce cours d'eau qu'on appelle la Rivière morte. Ce sont des prés où les blanchisseuses font sécher leur linge sur des piquets, où les vaches, paissent, comme dans les herbages de Normandie. (1867)

Lire

Teaser 6 articles

Ailleurs sur Paris-Treizieme