99-B
LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
XIV
Justice
(suite)
Cette disparition rendit le chef de la sûreté sceptique et gouailleur. C'était le même M. Percheront, qui, trois ans auparavant, avait refusé obstinément de croire à l'innocence d'Emmanuel. Il lui en coûtait de renoncer à sa conviction d'alors.
— Vous verrez qu'on ne la retrouvera pas, dit-il en parlant d'Adah.
Mais cela ne put troubler Emmanuel II était bien sûr, lui, qu'Adah n'avait voulu recouvrer sa liberté que pour se venger.
Il faisait nuit encore lorsque les policiers eurent terminé leurs constatations. Des voitures d'ambulances urbaines, mandées en toute hâte, transportèrent à l'hôpital Cochin les agents qui avaient été blessés au cours de la lutte. Des ordres furent donnés pour le transport à la Morgue des corps de Christine et de Brocheriou. Une voiture cellulaire, conduisit au dépôt Staff, Guibolaque, Miss Pochetée et Emmanuel.
Celui-ci fut, en arrivant, dirigé sur l'infirmerie tandis que les trois autres étaient mis au secret.
Emmanuel, en effet, avait besoin de soins Immédiats. Une forte fièvre s'était déclarée.
Le soir du même jour, il reçut la visite de M. Lacourbassière, qui venait en personne lui apprendre le drame qui s'était passé dans la matinée sur les marches de Saint-Thomas-d'Aquin ; la réapparition d'Adah Koknoyr vengeresse et le suicide de Maxime d'Hastecour.
— Oh ! maintenant ! s'écria Emmanuel, tout frémissant, je suis bien sûr d'obtenir justice, n'est-ce pas ?
— Oui, oui,, répondit M. Lacourbassière en s'efforçant de le calmer.
Déjà l'indomptable énergie dont Emmanuel avait donné tant de preuves reprenait il dessus. Le surlendemain, il se trouva assez bien pour obtenir la permission de suivre au cimetière d'Ivry l'humble corbillard qui contenait la dépouille mortelle de la pauvre Christine.
Le même jour, à la même heure, on en terrait presque furtivement Maxime d'Hastecour. Personne ne suivit le char funèbre.
En rentrant de la cérémonie, Emmanuel dut s'aliter de nouveau. Sa faiblesse était extrême. Il ne se soutenait plus qu'à force de volonté.
Mais, le lendemain, une nouvelle heureuse allait affermir sa certitude ; celle de l'arrestation, opérée à Londres, de Roger de Farcheval. Désormais, la proclamation de l'innocence d'Emmanuel était certaine.
Roger de Farcheval parlerait, cela ne faisait pas de doute ; son témoignage viendrait étayer la déposition d'Adah Koknoyr qui, détenue elle aussi au dépôt, demandait impatiemment à comparaître devant un juge d'instruction.
Bien des fois déjà, Emmanuel, en serrant les mains de M. Lacourbassière, avait dit, d'un ton d'ardente prière :
— Et Lydie ?... et mon enfant ?... mon fils, quand les verrai-je ?...
— Bientôt, attendez ! répondait l'ancien juge, ému jusqu'aux larmes.
Il était retourné voir le ministre de la justice et celui-ci, tout émerveillé des résultats de l'expédition nocturne qu'il avait ordonnée, était tombé d'accord avec M. Lacourbassière que l'innocent ne pouvait vraiment pas attendre en prison la révision de son procès.
— Soyez tranquille, avait-il dit à M. La courbassière, je demanderai moi-même sa grâce à M. le Président de la République.
L'histoire, dont toute la presse s'était emparée, faisait un bruit énorme. M. Lacourbassière s'était prêté, avec une complaisance empressée, à toutes les interviews ; la vérité s'étalait dans tous les journaux. On était unanime à demander la grâce du forçat innocent.
Ce fut un beau jour pour M. Lacourbassière que celui où il put apporter à Emmanuel sa grâce. Le premier cri d'Emmanuel fut celui-ci :
— Et la révision ?
— Patience ! répondit l'ancien juge. Il faut d'abord que les assassins du baron Marpault soient jugés.
Alors Emmanuel demanda :
—Et-Lydie ?
— Venez, répondit simplement M. La courbassière.
Les formalités de levée d'écrou eurent lieu rapidement, et Emmanuel, vêtu d'ha bits convenables, quitta la Conciergerie au bras de son protecteur...
— Où me conduisez-vous ? demanda-t-il.
— Chez moi.
— Mais Lydie ?...
— Patience !...
Chez M. Lacourbassière, Lydie Rémy, amenée par M. Pichevin, le bon juge- de paix de Vitry, attendait Emmanuel en compagnie de Mme Lacourbassière.
Elle aussi avait demandé impatiemment, à voir Emmanuel. Il avait fallu la retenir presque de force, pour qu'elle n'essayât pas de franchir les portes de la Conciergerie. Mais M. Lacourbassière ne voulait pas que la réunion de ces deux êtres si éprouvés eût lieu dans une prison. Et puis, inquiet pour la santé de son protégé, craignant, à de certains symptômes, une fièvre cérébrale, il avait jugé préférable de retarder un peu cette réunion tant désirée.
Elle eut lieu chez lui ; et Emmanuel en pressant sur son cœur sa femme et son enfant, comprit qu'il pouvait être heureux encore.
Il contemplait avec un ravissement profond le petit garçon qui lui souriait :
— Comme il me ressemble ! murmura-t-il, extasié...
Le procès des assassins du baron Marpault fut mené rapidement. Le suicide de Maxime d'Hastecour devait être interprété comme un aveu. Les déclarations d'Adah Koknoyr étaient si précises qu'elles ne laissaient place à aucun doute.
Roger de Farcheval, très lâche dans l'adversité, avoua tout. Staff et Guibolaque entendus comme témoins, racontèrent l'attaque tentée par eux la nuit du 3 novembre, et leur récit confirma de point en point celui qu'Emmanuel avait fait trois ans auparavant et auquel nul — excepté M. Lacourbassière —n'avait ajouté foi.
Le loueur de Maisons-Alfort, chez qui avait été prise par Roger de Farcheval, la voiture dont s'étaient servis Maxime d'Hastecour et Adah Kokhoyr pendant la nuit du crime, apporta aussi son témoignage. Il était décisif.
Adah Koknoyr ne pouvait pas ne pas être condamnée. Mais, bénéficiant dans une large mesure de l'intérêt que ses aventures avaient excité, elle ne le fut qu'à sept années de réclusion.
Même il parut sous-entendu implicitement qu'une bonne conduite, attestant un repentir sincère, amènerait une réduction de peine.
Adah s'inclina, remerciant d'un sourire le jury et la cour.
Une condamnation à vingt ans de tra vaux forcés fut prononcée contre Roger de Farcheval. Il sanglotait ; on dut l'emporter hors de l'audience, presque évanoui, mou comme une loque.
Ces condamnations, c'était l'innocence d'Emmanuel proclamée. Les arrêts étaient inconciliables. La révision du procès jugé trois ans auparavant n'était plus qu'une formalité.
La semaine suivante, Staff, Guibolaque et Miss Pochetée comparurent à leur tour devant la cour d'assises.
Le jury ne se montra pitoyable que pour Miss Pochetée, qu'il acquitta. Les travaux forcés à perpétuité furent le partage de Guibolaque. Et, pour l'assassinat de la pauvre Christine, Staff s'entendit condamner à la peine de mort.
Deux mois après, par une brumeuse et frissonnante matinée d'avril, le couperet de la justice tranchait la tête de celui qui avait été le chef de la bande des Apaches de la Butte-aux-Cailles. Roger de Farcheval et Guibolaque étaient déjà à Saint-Martin-de-Ré, attendant leur transfert à la Guyane. Et les portes de la prison s'étaient refermées sur Adah Koknoyr.
Celle-ci, avant de quitter Paris, avait eu une brève entrevue avec Emmanuel.
— Vous voyez, j'ai tenu parole, avait-elle dit.
Et Emmanuel, se souvenant de la promesse faite à Pierre Jarsaillon, avait répondu :
— Lorsque vous sortirez de prison, je vous conduirai au cimetière... sur la tombe de votre mère.
Le marquis et la marquise de Champfloran avaient emmené dans le Midi leur fille Germaine, dont la santé avait reçu une grave atteinte.
Bien entendu, la malheureuse jeune femme qui portait désormais le nom flétri d'Hastecour, n'avait point consenti à recevoir la part que lui assurait son contrat de mariage, dans la fortune acquise par le crime. Elle avai.t repoussé avec horreur cet or souillé de sang. De sorte que en l'absence de tout testament et de tout héritier, les millions du baron Marpault avaient fait retour à l’État.
Quelques mois plus tard, la chambre criminelle de la Cour de cassation proclamait solennellement l'innocence d'Emmanuel Levangard.
Celui-ci le surlendemain, épousa à la mairie de Vitry, Lydie Remy et légitima son enfant. Les témoins furent M. Lacourbassière et — pour que la réparation fût complète — le capitaine Mathieu, le commandant de la compagnie où Emmanuel était caporal au moment de son arrestation. M. Pichevin, le bon juge de paix, et le maire de Vitry en personne, M. Lartilleur, furent les témoins de la mariée, avec qui son père, le vieux Remy, s'était, vu les circonstances, réconcilié.
À l'automne, Emmanuel, sa femme et son enfant, partirent pour l'Algérie. L'ancien forçat avait besoin d'un climat chaud pour recouvrer complètement la santé et se remettre des dures épreuves subies. On lui avait trouvé une bonne place dans un domaine agricole de l'État.
À quelque temps de là, M. Lacourbassière fut réintégré dans la magistrature et reçut avis de sa nomination à un poste de président de chambre.
Ainsi finit, par la justice pour tous, le drame dont on vient de lire le récit.
Et l'on peut voir encore, tout près de la rue de Tolbiac, à l'angle de la rue de l'Espérance et de la rue de la Providence, étayé, abandonné, menaçant ruines, promis bientôt à la pioche des démolisseurs, sordide, déloqueté, hideux, le cabaret du « Lapin guillotiné » qui servait de repaire à la bande des Apaches de la Butte-aux-Cailles.
FIN


