La Bièvre en hiver
L’Illustration — 1er mars 1902

Dans un prochain avenir, la Bièvre, cette petite rivière qui prend sa source derrière les plateaux de Versailles et qui allait se jeter en Seine au bord du Jardin des Plantes, ne sera plus dans Paris qu’un souvenir : l’édilité va achever de l’emmurer sous une voûte d’égout, comme une sorcière du moyen âge.
C’est encore un aspect curieux du vieux Paris pittoresque qui va disparaître sous l’envahissement des bâtisses modernes et des rues bien alignées. Saluons, avant qu’elle soit enterrée, cette pauvre rivière qui fut célèbre au moyen âge et dont les chroniques parisiennes du temps ont célébré les rives charmantes et les ondelettes vives et claires, « ce beau ruisselet, dit Benserade, qui courait en rossignolant ».
Mais dès le quinzième siècle, des teinturiers s’établissent sur ses bords où « Gosbelin laineit l'escarlate ». La rivière s’envase et se souille. Claude Lepetit, dans son Paris ridicule el burlesque, se demande :
Est-ce de la boue ou de l’eau ?
Est-ce de la suie ou de l’encre ?
Quoi ! c’est le seigneur Gobelin !
Qu'il est sale, et qu’il est vilain !
Je crois que le diable à peau noire,
Par régal et par volupté,
Ayant trop chaud en purgatoire,
Se vient icy baigner l’été.

La vallée est devenue lugubre, triste, vouée aux répugnantes besognes ; c’est la vallée de misère hantée de souvenirs sinistres. Le sombre château de Bicêtre en domine l’entrée, c’est là où
Les sorciers, de suif graissés,
Y traînent les voiries
De pendus et
de trépassés.
Le paysage est morne et désolé ; sur les berges de boue, plantées de peupliers et de saules, des bandes de gamins déguenillés piaillent et se battent ; des chèvres étiques, aux flancs chauves, y broutent un gazon rare et maigre, s’étirent les miséreux. Les maisons sont hideuses, lépreuses de taches de chaux, des murs suinte l’égouttement des peaux, des linges sèchent aux fenêtres aux vitres brisées et garnies de chiffons. On n’entend que le glissement, claquant comme un fouet, des courroies sur les poulies, le battement des marteaux, le fracas des fouloirs.
Une odeur indéfinissable, une odeur pestilentielle s’élève de cette rivière, plus putride qu’aucun égout, qui se traîne sur son lit de vase, entre ces masures, lente, plaquée de lueurs violettes, pustulée de bulles écumeuses, irisée d’acides. À travers les volets à claire voie des usines, on voit se balancer les cuirs ratatinés des bêtes. Dans d’immenses étendages s'arrondissent des montagnes de tannés aux senteurs âcres. Des hommes nus jusqu’à la ceinture râclent des peaux grisâtres, puis les remuent avec un long bâton dans des cuves gigantesques d’où se dégagent de repoussantes odeur.

D’autres, vêtus de peaux et de hardes rongées d'acides, trempent des peaux tannées dans le courant de la rivière où bouillonnent des choses sans nom, où viennent crever à la surface, huileuses et savonneuses, de grosses bulles de gaz fétide.
Nos gravures reproduisent les seuls coins de Bièvre dans Paris qui gardent encore quelque chose du pittoresque ancien : ils sont situés derrière les bâtiments de la manufacture des Gobelins, et le long de la rue Croulebarbe, à l’emplacement où était jadis le moulin fortifié dont Fieschi fut gardien et dont Balzac, dans La Femme de trente ans, nous a donné une si étrange et si sombre description.

