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LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
V
Le coup de la portière
(suite)
— Attendez, reprit Roger, je ne saurais tout dire à la fois. D'abord je vous, annonce que le mariage avec Mlle de Champfloran est rompu. Maxime a écrit, une lettre évasive, vague, mais à la suite de laquelle il est impossible que les pourparlers puissent être jamais repris... Voilà donc une première satisfaction pour vous.
— Insuffisante, interrompit Adah, d'une voix brève...
Maxime se moque-t-il de moi ?... Que m'importe qu'il n'épouse pas cette demoiselle de Champfloran, s'il ne m'épouse pas non plus ?
— Un peu de patience, reprit Roger. La vérité est qu'il a pris la résolution de faire ce que vous exigez de lui.
— Eh bien, alors ?
—— Seulement, il vous demande un peu de temps.
Adah haussa les épaules.
— Le temps de faire venir ses papiers de famille ?... demanda-t-elle ironiquement.
— Voyons, reprit Roger, ma chère amie... Vous me semblez nerveuse, et je n'ose vraiment...
— Eh ! parlez donc... Que cachent toutes ces réticences ?...
— Voilà... Maxime vous propose un mariage à l'étranger... En Angleterre, par exemple...
Adah se mit à rire.
— Il raille !... fit-elle. Croit-il que je ne sache pas qu'un mariage de cette, sorte n'aurait aucune valeur en France ?... Non ! non ! je veux être mariée à la mairie du seizième arrondissement... puisque je réside à Auteuil… mariée légalement, tout ce qu'il y a de plus légalement... Ah ! ça, mon cher, parlons franc... Ce que je veux de -monsieur d'Hastecour, c'est son nom... rien que son nom... Le jour même de la cérémonie, il pourra s'en aller où il voudra... Et il est bien entendu que je ne veux rien accepter de ses millions, pas un sou !... Mais son nom, je le veux... Mon cher, je me suis mis dans la tête d'être Mme d'Hastecour, et ce que je veux, je le veux bien !...
Et, se dressant debout :
— Autrement, vous savez quelle menace j'ai faite...
Roger eut un geste découragé :
—— Soit, fit-il... J'ai tenté, à la prière de Maxime, cette démarche de conciliation, mais puisque vous refusez de rien entendre... eh bien ! dites-le-lui à lui-même.
— À lui-même ? interrogea Adah.
— Sans doute.
— À Maxime ?... Il est ici ?...
— Oui.
De nouveau, Adah se mit à rire.
— Ma foi ! dit-elle, cela ne m'étonne pas... Eh bien ! qu’il vienne, puisqu'il veut que je lui répète moi-même ce que je lui ai déjà dit il y a trois jours... Où est-il ?
— Là ! fit Roger... Dans cette chambre. Il attend. Ouvrez la porte, il viendra.
Son bras tendu désignait, dans le fond de la pièce, une porte que masquait une épaisse portière de velours. Adah, à ce moment, était debout ; elle n'avait que quelques pas à faire pour toucher cette porte ; elle les fit.
Mais au moment même où ses doigts soulevaient la portière pour chercher le bouton, la portière tout entière s'abattit sur elle.
Ce fut si soudain qu'elle resta, pendant une seconde peut-être, sans voix, stupéfaite.
Quand la conscience lui revint, elle sentit que des bras solides maintenaient autour d'elle l'étoffe épaisse.
Elle voulut crier, mais le rugissement qui sortit de ses lèvres fut étouffé par le velours.
Elle essaya de se débattre ; elle était entravée par une puissante étreinte qui se resserrait sur elle à la briser.
En même temps elle se sentit saisie aux genoux, liée, garrottée.
Elle se roidit dans un geste de suprême révolte ; elle voulut mordre et ne mordit que l'étoffe.
Elle étouffait.
Tout cela s'était passé avec la rapidité de la foudre.
Le plan que Staff avait élaboré l'avant-veille, à la suite de la conversation qu'il avait eue, rue Wurtz, avec Roger de Farcheval, avait été exécuté avec une précision mathématique.
RRoger de Farcheval et Staff avaient passé une partie de la matinée rue Coëtlogon à préparer ce que le chef de la bande des apaches de la Butte-aux-Cailles appelait « la mise en scène ».
Sûrs que le nègre Christophe accompagnerait Adah, ils s'étaient préoccupés des moyens d'empêcher celle-ci d'appeler à l'aide. Il fallait donc que la surprise fût aussi soudaine que possible. Et ce fut Staff qui eut l'idée du « coup de la portière ».
Il serait facile sans doute d'amener Adah à s'approcher de cette portière ; celle-ci fut décrochée et replacée après que Staff eut enlevé la tringle. Un fil la maintenait, passé dans les anneaux, tout juste assez résistant pour soutenir le poids du velours, mais devant céder à la première traction un peu brusque. En tombant, elle aveuglerait et étoufferait Adah en même temps.
Et, bien avant l'heure où Adah était attendue rue Coëtlogon, Guibolaque sur la force duquel on comptait beaucoup avec raison, dans la circonstance, était à son poste, ayant à côté de lui Staff. Ils attendirent, silencieux, retenant leur souffle, en tendant tout ce qui se passait dans la chambre voisine, ne perdant pas un mot de la conversation engagée entre Adah et Roger de Farcheval.
Et quand Adah s'était levée, s'était approchée de la portière, avait touché celle-ci, Staff, d'un petit mouvement sec avait brisé le fil. La portière était tombée sur Adah, l'ensevelissant sous ses plis lourds.
Les bras herculéens de Guibolaque firent le reste.
Il était, lui, Guibolaque, dit le Tombeur, de l'espèce de ces dogues à qui rien ne peut faire lâcher prise quand ils ont happé une proie.
Et pendant qu'il étouffait aux trois quarts Adah, en la serrant à lui faire craquer les os sur sa poitrine de taureau, Staff, avait précipitamment passé autour des jambes de la jeune femme une corde qu'il tenait toute préparée.
— Vite ! ordonna-t-il.
— Voilà ! répondit Guibolaque en soufflant comme un phoque.
Ce n'était qu'un jeu pour lui de traîner, la portant presque, Adah qui, d'ailleurs, avait cessé de se débattre, n'était plus qu'une masse inerte, peut-être évanouie, peut-être morte.
Cependant, au moment même où Adah était ainsi prise au piège, Roger de Farcheval rejetant les linges qui semblaient entortiller sa jambe et se précipitant au bas du divan avait couru à la porte par laquelle était entrée Adah, tout à l'heure, et derrière laquelle Christophe, le nègre, attendait.
Dans la matinée même, en prévision de ce qui devait se passer, deux forts verrous avaient été posés à cette, porte, en plus d'une barre de fer retenue par d'énormes clavettes. Roger poussa le verrou, assujettit la barre.
Cette besogne faite, Roger, que Brocheriou venait de rejoindre, se hâta de courir du côté où Staff et Guibolaque avaient en traîné Adah.
— Vite ! dit-il d'une voix étouffée.
— La voiture est là, répondit Brocheriou.
Encore que le rugissement poussé par Adah eût été étouffé par l'amas d'étoffe que les mains de Guibolaque entortillaient autour de sa tête, Christophe avait cru entendre un bruit insolite.
Il se dressa instinctivement, mais demeura un instant irrésolu, ne sachant que faire, ayant peur de se tromper, de déplaire à sa maîtresse en intervenant mal à propos.
Debout, prêtant l'oreille, il entendit tout contre lui le bruit des verrous poussés, de la barre de fer rudement posée.
Alors il comprit. Mais il était trop tard.
IIl cria, tout frémissant :
— Maîtresse !.:. Est-ce vous, maîtresse ?
Rien ne lui répondit.
Alors, n'hésitant plus, il se rua l'épaule en avant, poussant un grognement furieux, contre la porte.
La porte craqua, mais résista.
À ce moment, déjà, il n'y avait plus personne dans le pavillon.
Dans ce quartier où la percée des rues a respecté de nombreux vestiges des grandes propriétés d'autrefois, beaucoup de maisons ont une double issue. Lorsque — il y avait plus d'un an de cela — Roger de Farcheval avait loué le petit pavillon de la rue Coëtlogon, il s'était décidé surtout parce qu'il avait remarqué qu'on pouvait aussi entrer dans le pavillon et en sortir par la rue d'Assas.
Pour un homme qui se trouve à peu près constamment exposé à avoir maille à partir avec la justice une maison à deux sorties est précieuse.
Cette seconde issue donnait sur une cour pavée qui communiquait avec la rue d'Assas au moyen d'une allée plantée de platanes rabougris. Par cette allée une voiture pouvait passer ; dans cette cour une voiture pouvait tourner.
De la rue d'Assas, l'allée en question apparaissait comme l'impasse qu'elle était en effet. Dans ces murs à droite et à gauche, s'ouvraient les portes de service des maisons mitoyennes.
Le soir où Roger de Farcheval attendait chez lui Adah. Koknoyr, dès neuf heures et demie, une voiture ayant toute l'apparence d'un landau de louage, assez vieux et fati gué, était entrée dans, l'allée et avait tourné dans la cour, stationnant ensuite devant la porte du pavillon.
Un homme, vêtu de noir et coiffé d'un chapeau haut de forme, était descendu de la voiture, avait frappé à la porte du pavillon, était entré. Peu -après il était ressorti, avait appelé le cocher. Celui-ci, de proportions colossales, était descendu de son siège et, après avoir, solidement attaché les chevaux à un anneau scellé dans le mur, était à son tour entré dans le pavillon.
L'impasse n'étant pas éclairée, personne de la rue ne pouvait voir ce que faisait cette voiture dont les lanternes ne brillaient que faiblement. En général, il passe peu de monde le soir, rue d'Assas. Cette nuit-là, avec la pluie glacée qui tombait, il ne passait personne.

