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LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
VIII
La fille de Jarsaillon
(suite)
Il l’écoutait, muet irrésolu, sombre ; il murmura :
— Tu parles de vengeance, n'est-ce pas de toi, d’abord que j'ai à me venger ?...
— À quoi bon ? dit-elle d'une, voix stridente... Qu'est-ce que cela te rapportera de me tuer ici, de m'écraser, comme tu dis, de te joindre pour m’achever aux bandits, aux mains desquels je suis tombée ?...
Emmanuel releva vivement la tête.
— Savez-vous qui sont ces bandits ? demanda-t-il.
— Comment le saurais-je ?... J'ai été aveuglée en même temps que bâillonnée... J'étais évanouie, à demi-morte, quand on m'a descendue ici… Lorsque j'ai repris mes sens, j'étais enchaînée sur ce grabat... Et depuis je n'ai vu que le visage de cette femme... que tu dis être ta sœur. Qui sont ces bandits ?... Certes, ce misérable Roger de Farcheval est du nombre...
— Je ne connais pas ce Roger de Farcheval, répondit Emmanuel... mais je connais les autres... Et c'est la Providence qui nous rassemble tous ici ?... Elle veut que la vérité 'éclate ; elle veut faire apparaître à tous mon innocence... Ils sont trois, ces bandits... l'un s'appelle Staff, le second Guibolaque, le troisième Brocheriou... Ces noms ne te disent rien... Ce sont ces hommes qui, la nuit du 3 novembre, vous ont attaqués, ton complice èt toi, sur la route de Vitry ; ce sont eux que j'ai mis en fuite...
— Vrai ! cria Adah.
— Je le sais !... J'en suis sûr !...
— Alors tu as raison de dire que la Providence est pour toi !... Oh ! permets que moi qui t'ai fait tant de mal, je puisse contribuer à la réparation... Délivre-moi !... Fais-moi sortir d'ici !...
II eut un geste de protestation et de colère ; elle reprit :
— Ah ! je sais bien que tu ne peux avoir que de la haine et de l'horreur pour moi !... Aie pitié !... Brise ces chaînes, ouvre, cette porte... Laisse-moi courir dehors pour crier la vérité... Tiens ! je demande pardon à cette pauvre fille dont j'ai fait le malheur... Je demande pardon à ton père et à ta mère dont j'ai creusé la tombe...
Oh ! délivre-moi !... Tu me tueras si tu veux, quand je serai vengée, quand tu auras justice... Je t'appartiendrai… Tu feras de moi ce que tu voudras.
Sa voix prenait des inflexions caressantes, séductrices ; en cette-femme affolée par la souffrance, en ce spectre effrayant, la courtisane reparaissait.
Elle poursuivit, joignant les mains :
— Délivrez-moi !... Oh ! sans doute ! je suis une abominable créature ; mais il ne faut-pas être impitoyable non plus... Tu sais, ce n'est pas tout à fait ma faute... Quelle existence a été la mienne jusqu'ici !... Je ne pouvais guère devenir une honnête femme, vois-tu… Si tu savais de quelles épouvantes a été entouré mon berceau !...
Veux-tu que je te raconte ?... Ah ! c'est horrible !... Je suis la fille d'une femme perdue, qui a été assassinée par son mari... mon père… dans une maison de débauche... Et mon père a été envoyé au bagne... J'étais toute petite...J'ai été mise d'abord chez de braves gens qui tenaient un restaurant aux environs de Paris, sur bord de la Marne, à la Varenne-Saint-Hilaire... tu connais, peut-être ?... Mais j'avais de mauvais instincts en moi, je me suis sauvée... Des saltimbanques m'ont trouvée., emmenée... Après, mon Dieu, après...
Mais de nouveau, un frémissement incoercible agitait Emmanuel de la tête aux pieds. II cria :
— Qu'est-ce que tu dis ?... Quelle histoire me racontes-tu là ?...
— C'est -la mienne !...
— Mais alors... Assassinée dans une maison de débauche par son mari, c'est bien cela... Tu dis élevée à la campagne, à la Varenne-Saint-Hilaire, par des gens qui tenaient un restaurant... Ils s'appelaient les Pioche, n'est-ce pas ?
—Oui... Comment sais-tu ?...
— Comment je le sais ?... Mais alors tu es la jeune fille que j'ai promis de rechercher, de secourir si la chose était en mon pouvoir, de sauver, s'il en était temps encore, du vice et du crime !...
— À qui... à qui as-tu promis cela ? interrompit Adah-stupéfaite à son tour.
— Mais alors, mais alors, continuai Emmanuel... tu es Berthe Jarsaillon ?...
— Oui... c'est bien mon nom... Je l'ai porté autrefois… Comment l'as-tu appris ?
— Ton père m'a parlé de toi, répondit sourdement Emmanuel.
— Mon père ?...
— Oui. Tu l'as rencontré ?... Tu l'as connu ?...
— Oui.
— Où donc ?
— Au bagne.
— Ah !...
Emmanuel, le cou gonflé, les narines palpitantes, continua :
— Et je garde pieusement son souvenir comme celui d'un homme au cœur loyal et intrépide… Il m'a aimé... Il m'a soutenu dans la misère... Je lui ai promis de faire tout ce qu'il serait en ma puissance de faire pour sa fille...-C'est à lui que je dois la liberté...
— Quoi ? demanda Adah... serait-il re venu avec toi ?...
Emmanuel secoua la tête :
— Non, dit-il ; il est mort... Il a donné sa vie pour que ses camarades, moi surtout, nous puissions nous évader... On l'a assassiné.
Un instant de lourd silence suivit. Puis, comme s'arrachant d'un-geste violent, aux pensées qui le terrassaient, Emmanuel cria :
— Christine, éclaire-moi !... Approche la lanterne !... Où est attachée cette chaîne ?
— Ah ! rugit Adah, tu vas me délivrer !...
— Oui ! oui ! répondit Emmanuel ; je te ferai libre, toi, la fille du forçat Jarsaillon, et en échange de la liberté, tu me donneras, la justice !...
—Ah ! je te le jure !...
Christine avait obéi. Agenouillée sur le sol, Emmanuel examina fiévreusement la chaîne, qui passée autour de la taille d'Adah, la retenait sur le grabat.
Mais cette chaîne était fermée par un cadenas et passée dans, un anneau scellé dans la muraille. Un vigoureux effort pour l'ébranler n’eut qu'un résultat négatif.
— Eh bien ? demanda anxieusement Adah.
— Impossible, répondit Emmanuel. II faudrait la force d'un hercule, pour briser cette chaîne ou arracher cet anneau.
— Alors que faire ?
— Il faudrait la clef du cadenas...
— La clef ?
— Ou une lime… La clef on ne l'aura pas... Pourras-tu me procurer une lime, interrogea anxieusement Adah.
— J'essayerai.
— Avec une lime, je scierai le cadenas... J'y mettrai le temps qu'il faudra.... J'en viendrai à bout... Écoute : as-tu confiance en cette enfant ?
Elle montrait Christine.
— Comme en moi-même, répondit Emmanuel.
— Te sera-t-il possible de lui remettre une lime qu'elle me donnera ce soir en revenant ici pour m'apporter ma nourriture ?
— Je le ferai.
— Eh bien ! ne t'occupe pas d'autre chose. Ta sœur ne refermera pas la porte du caveau... Sitôt que j'aurai scié le cadenas, je sortirai d'ici... Le reste me regarde... Toi !...
Elle s'interrompit, réfléchit un instant.
— Eh bien ? demanda. Emmanuel.
Elle le regarda fixement.
—Tu es décidé à tout faire pour obtenir justice ?...
— Oui.
— Même à te livrer, à renoncer à la liberté que tu as si chèrement acquise ?
— Qu'est-ce pour moi que la liberté sans la réhabilitation ?... Je veux justice !...
— C'est bien... Écoute. Il y a un homme qui, malgré les apparences, malgré les preuves accumulées contre toi, n'a jamais cru à ta culpabilité... Cet homme, c'est le magistrat qui-avait été chargé d'instruire, l'affaire de Vitry-sur-Seine... Il a. donné sa démission de juge d'instruction pour ne pas avoir à te renvoyer devant la chambre des mises en accusations... Entre son devoir de magistrat et sa conscience, il a choisi sa conscience... C'est un homme loyal-et courageux dont le regard, je m'en, souviens, a fait baisser le mien... Il s'appelle monsieur Lacourbassière... C’est lui que tu vas aller trouver...
— Où le trouverai-je ?
— Tu sauras facilement où il demeure… Un ancien juge… Tu regarderas dans le Tout Paris, dans le Bottin, que sais-je ? As-tu de l'argent ?... Moi, ils m'ont dévalisée... Je n'ai plus rien…
— N'importe ! Je m'arrangerai.
— C'est cela… tu iras trouver M. Lacourbassière, tu lui diras tout, tu lui raconteras tout... Il te croira, lui !... Quelques heures après, sois-en sûr, les bandits seront aux mains de la justice…
— Mais... et toi ?...
— Ne t'occupe pas de moi... Si j'ai ce soir la lime que tu m'as promise avant la fin de la nuit prochaine, je serai hors d'ici... J'agirai de mon côté, sois tranquille… Tout est-il bien convenu ?...
— Puisque tu le veux, ainsi, oui.
— Alors, va, hâte-toi, ne perds pas une minute... Et surtout que personne ne se doute que tu m'as vue… ce serait notre perte à tous les deux.
— Christine se taira.
— Oh ! je le jure ! balbutia Christine.
— C'est bien...-Allez ! Allez vite… À bientôt la vengeance… Quand nous nous reverrons, justice aura été faite !... Va !...
Emmanuel resta encore un instant silencieux et immobile, réfléchissant ; puis il prit la main de sa sœur :
— Viens, Christine !…
Et, au moment de mettre le pied sur la première marche de l'escalier, il se retourna, dit à Adah Koknoyr, dont il n’apercevait plus qu'à peine la silhouette indécise, dans la pénombre dont le caveau était rempli.
— Au revoir !
— Va ! répondit Berthe Jarsaillon en grinçant des dents... J'attends !...

