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LE CAPORAL
par
Lucien VICTOR-MEUNIER
TROISIÈME PARTIE
Les apaches de la Butte-aux-Cailles
III
Le repaire
(suite)
— Tiens ! murmura Emmanuel, c'est peut-être ça que j'ai... J'ai faim.
Mais la porte s'ouvrit ; Brocheriou, déjà remis d'aplomb sur ses pattes, comme venait de l'annoncer Miss Pochetée, requinqué restauré ayant retrouvé tout de suite la blague et le bagout du voyou parisien.
— C'est fini, cette roupillarde ! exclama-t-il en voyant qu'Emmanuel avait les yeux ouverts... Parole, mon vieux, je croyais que t'allais pioncer comme ça jusqu'à perpète... Eh bien ! comment ça va-t-il, ce soir ?... Allons ! debout, Caporal, faut pas s'engourdir... Passe tes frusques et hop là !
Sans l'aide que lui prêta Brocheriou, Emmanuel n'aurait pu venir à bout de s'habiller. Debout, il vacillait ; ses genoux ployaient. Mais Brocheriou lui empoigna le bras :
— Je sais ce qu'il te faut... T'as le ventre creux, parbleu !... Viens casser une croûte...
Dans la salle où il l'entraîna, et qui était J'arrière-salle du « Lapin guillotiné », le cabinet vitré réservé aux amis, Emmanuel reconnut Guibolaque, dit le Tombeur, énorme, assis à califourchon sur une chaise, appuyant au dossier ses bras velus, nus jusqu'aux coudes.
Il fumait une courte pipe et paraissait en grande conversation avec un autre individu.
Celui-là, Emmanuelle regarda, et il sentit tout son sang refluer vers son cœur...
Cet homme, il le reconnaissait...
Il n'avait fait qu'entr'apercevoir une fois, dans la nuit, cette osseuse et inquiétante silhouette, mais elle était de celles que l'on n'oublie pas…
Tout de noir vêtu, en redingote, non sans recherche, bien que le drap de ses habits fût-fatigué et luisant, cet homme maigre et nerveux, avait sur la tête un chapeau de soie-à bords plats ; le col, fort sale, d'ailleurs, de sa chemise, était très haut, et les bottines, avachies, dont il présentait au feu de la cheminée les semelles trouées, avaient été vernies.
— Ah ! Ah ! fit de sa voix incurablement enrouée Guibolaque, en voyant entrer Emmanuel que conduisait Brocheriou, voilà le copain amené cette nuit ?...
— Bien sûr que le voilà, répondit Brocheriou. Et vous savez, j'en réponds comme de moi-même ; je l'ai vu à l'œuvre, là où il ne faisait pas froid, je vous en fiche mon billet... Vous allez me faire le plaisir de lui serrer la main comme à un zigue que vous connaîtriez depuis vingt ans…
Et toi, Caporal, pas de bêtises, te voilà reçu de la bande des Apaches de la Butte-aux-Cailles ; faut t'en rendre digne, mon garçon... Ouvre l'œil !... Tu connais déjà Guibolaque, le Tombeur ; c'est le patron, qui nous a ouvert, cette nuit, les volets... Et voici M. Staff, dit l'Ambassadeur, un homme chic, que nous reconnaissons pour notre chef, parce qu'il est le plus mariol de nous tous... Ah ! nom d'une pipe ! ça fait plaisir de se retrouver en famille après avoir été si longtemps chez les sauvages !...
Guibolaque, cordial, écrasa dans son poing, amicalement, la main molle d'Emmanuel. Staff, après avoir cérémonieusement soulevé son chapeau, tendit deux doigts qu'Emmanuel effleura.
— Soyez le bienvenu parmi nous, dit Staff, d'un accent hautain et froid... Il suffit que vous nous soyez présenté par Brocheriou pour que nous vous traitions en frère... Du reste, l'endroit d'où vous venez, les souffrances que vous avez endurées, nous sont un sûr garant des sentiments de haine que vous éprouvez nécessairement pour l'infâme société contre laquelle nous sommes en lutte ouverte, nous, les hommes libres.
Il parlait doctoralement, en pontife, sûr d'être écouté.; et Emmanuel tressaillit profondément... Comme la nuit précédente, il avait reconnu, sans hésiter, la voix en rouée de Guibolaque ; de même, il reconnaissait la voix âpre et saccadée de Staff.
C'était bien lui, c'étaient bien ces deux hommes-là qu'il avait entendus causer sous le hangar de la briqueterie, non loin de la route de Choisy, dans la nuit du 3 novembre.
Ce Staff, c'était celui qu'il avait blessé, le sang qui avait rouillé son épée-baïonnette, et qu'on avait cru être le sang du baron Marpault, c'était du sang de ce Staff...
Cet homme-là, ce Staff, avait quelque part sur le corps la cicatrice du coup de sabre reçu, cette nuit-là ; c'était lui que Guibolaque, le colosse, avait emporté tout sanglant dans ses bras, à travers les ténèbres de cette nuit de tempête et d'horreur.
Ainsi, ils étaient là, tous les trois, Staff, Guibolaque et Brocheriou, autour d'Emmanuel, ces trois terribles rôdeurs que la police avait vainement cherchés et dont la découverte eût empêché la condamnation de l'innocent. Il s'était évadé, lui, pour les retrouver ; il n'avait, pendant ces longues et épouvantables pérégrinations, pas quitté Brocheriou d'une semelle, espérant toujours qu'il le conduirait à eux. Il était arrivé enfin. Ils étaient là. C'était bien eux. Il les tenait.
Maintenant, un effrayant point d'interrogation se posait devant lui.
— Que faire ?
Les dénoncer ? Sans doute. Les livrer à la justice. Crier : Vous voyez bien que je ne mentais pas, puisque voilà ceux avec qui je me suis rencontré sur la route de Vitry !... Oui, mais comment s'y prendre ?...
Il était si faible, si isolé.
La seule pensée nette en lui fut qu'il devait se garder de donner toute indication sur son identité. Prévenus du danger qu'ils couraient, les trois bandits eussent pris la fuite, fussent redevenus insaisissables, terrés dans quelque trou.
Avant tout, il fallait de la prudence et du silence.
Et il serra les dents comme pour comprimer en dedans de lui les sentiments qui gonflaient son âme.
— C'est pas tout ça, déclara Brocheriou. Le camarade a faim. Qu'est-ce qu'on lui donne à becqueter ?
Mais Miss Pochetée, qui était entrée à la suite des deux hommes, avait déjà disposé sur une petite table, dans un angle de la salle, les apprêts du repas offert à Emmanuel. Celui-ci se laissa conduire par Brocheriou, s'assit, mangea. Quand, après avoir avalé cinq ou six bouchées, il avala un verre de vin, il se sentit renaître. Sa main, en reposant le verre sur la table, ne tremblait plus.
Staff et Guibolaque s'étaient remis à causer à voix basse. Emmanuel n'entendait pas ce qu'ils disaient. Brocheriou, assis un peu à l'écart, fumait silencieusement. Miss Pochetée était rentrée dans la cuisine.
Elle revint, peu d'instants après, apportant un plat fumant qu'elle posa devant Emmanuel. Puis elle se tourna vers Staff :
— Dis donc, fit-elle, ta femme est là !...
— Eh bien ! pourquoi n'entre-t-elle pas ? interrogea Staff.
— Elle craint de te déranger... Mais elle dit qu'elle dit qu’elle a à te parler.
Staff haussa les épaules et, sans se lever, cria, à travers la porte restée ouverte :
— Eh ! la Toupie ! viens donc !...
Et Emmanuel qui, machinalement, avait regardé du côté de la porte, eut une commotion extraordinaire en voyant entrer une femme toute jeune, petite, maigre, pâle, misérablement vêtue, d'aspect craintif et souffreteux.
Non ! il ne se trompait pas ! cette créature de souffrance, dont on disait, en parlant à Staff : « ta femme ! » et qu'il venait de désigner lui-même sous ce sobriquet de la Toupie, cette malheureuse, c'était Christine Levangard, sa propre sœur !...
Il eut la force de retenir le cri qui lui montait aux lèvres et, à demi dressé, d'un mouvement instinctif, il put se maîtriser.
Comme on ne regardait pas de son côté, nul ne s'aperçut de sa lividité.
Quoi ! Christine !... La pauvre enfant innocente qui n'avait dans sa candeur rien compris quand le baron Marpault avait voulu se livrer sur elle à un immonde attentat, elle en était là, réduite à ce point d'abjection et de misère, vivant au milieu de ces bandits, devenue la femme, c'est-à-dire la maîtresse de celui d'entre eux qui paraissait le chef...
Par quelles épreuves avait-elle donc passé, la chère créature ?...
Et sa mère, qu'était-elle devenue ?...
Mais il fallait se taire.
Courir à Christine, la serrer dans ses bras, ç'eût été de la part d'Emmanuel se dénoncer, perdre à jamais tout espoir de réhabilitation et de vengeance.
Il se tut. Son cœur horriblement se tordit. Il lui sembla qu'il saignait en dedans.
Cependant la Toupie — Christine — s'était approchée peureusement de Staff.
— Eh bien ? quoi ? interrogea celui-ci ; qu’est-ce que tu veux ?
— Pardonne-moi. Michel, répondit la Toupie d'une voix humble et douce qui contrastait avec la façon hautaine et dédaigneuse qu'affectait Staff vis-à-vis d'elle ; mais il y a là dehors un monsieur qui veut te parler.
— Un monsieur ? fit Staff ironiquement. A-t-il dit son nom ?
— Tiens ! le voici.
Et la Toupie donna à Staff un carré de papier, évidemment détaché d'un calepin, et sur lequel un nom était écrit au crayon.
Staff lut ce nom et sourit.
— Oh ! oh ! fit-il, c'est différent... Et où dis-tu qu'il m'attend, ce cher ami ?
— Il se promène là, en bas, le long de la rue Wurtz.
— C'est bien, dit Staff d'une voix brève, j'y vais.
Guibolaque et Brocheriou l'interrogeaient du regard, mais il ne jugea pas à propos, sans doute, de les renseigner, car il se contenta de jeter cet ordre à la Toupie :
— Attends-moi ici.
Et il sortit, tandis que Brocheriou, méprisant, haussait les épaules.
— Viens-tu, la Toupie ? fit Miss Pochetée ; tu m'aideras à éplucher mes légumes.
Toutes deux sortirent de la salle, entrèrent dans la cuisine, dont la porte demeura, ouverte.
C'était à peine si la Toupie avait remarqué la présence d'Emmanuel, assis à l'écart tremblant d'être reconnu ; il avait baissé la tête, affectant de manger avec voracité.
Mais il ne mangeait plus. Il souffrait trop.

