Promenades

 Le roman de la Bièvre - Chapitre 9

Le roman de la Bièvre

Elie Richard (1922)

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Chapitre IX

Lorsque la Bièvre avait passé le boulevard Auguste Blanqui, elle entrait dans ce quartier des Gobelins, d'un pittoresque mêlé, dont Huysmans a fait l'inoubliable peinture. L'un de ses bras coulait son eau ténébreuse derrière les maisons de la rue Croulebarbe ; l'autre se traînait, sur des vases, dans les terrains qui appartiennent aux Gobelins, du côté de la rue des Cordelières, puis parmi les ateliers et les usines. Entre ces deux rubans fangeux, une île extraordinaire élevait des jardins gras, des masures du XVIIe siècle, des cabanes et des ateliers de mégissiers : l'île des Cygnes, qui devint l'île des Singes, et le passage Moret.

À présent, un mur ferme aux regards la vue des jardins qui dépendent séculairement de la Manufacture. Ils sont charmants, au milieu du Paris ouvrier, ornés de statues tronçonnées de déesses, de bustes ébréchés, de pierres verdies. Les lits jumeaux de la Bièvre sont maintenant comblés. De l’humus noir sort une drue végétation de fleurs et de légumes qui voisinent sans façons, au bord des allées minuscules, sous des arbres étonnés de tonnelles centenaires. Un pavillon du XVIIe siècle, celui de M. de Julienne, borne cette oasis. Il est abandonné et, dirait-on livré aux jardiniers qui l'achèvent lentement.

"Une chapelle montre son épaule, entre les bâtisses étampées par les siècles, ses fenêtres aiguës à vitraux."

La ruelle des Gobelins est faite, du côté droit, de vieilles et grandes demeures blasonnées. Les Brinvillers, le marquis de Mascarini, les Julienne, avaient bâti là de belles habitations. Elles sont vastes, aérées, pourvues de baies nombreuses, grillagées, et on y voit se mouvoir les métiers qui composent les tapis somptueux des Gobelins. Une chapelle montre son épaule, entre les bâtisses étampées par les siècles, ses fenêtres aiguës à vitraux. L'autre côté de la rue est aux tanneurs, aux mégissiers, aux fabricants.

Tout un vieux-temps est encore là pour quelques mois, pour peu de temps. L'extraordinaire passage Moret, en effet, qui ouvre sa petite porte dans ce cul-de-sac, va disparaître sous les pioches. Je ne le plains pas. Il était devenu infâme.

Imaginez une ruelle faite de maisons basses en plâtre et en bois, étayées, pleines de retraits, de culs-de-sac, de cours à balcon de bois, d'escaliers à vis, Des séchoirs pleins de peaux racornies. Des cheminées puantes qui jettent de la suie, des machines ronronnantes qui dispersent un duvet blanc, en neige. Les boutiques une à une s'y sont closes. Des marchands de vins — chambres meublées ! restaurant ! — avaient réussi à s'installer dans ce village de relégués. Cette cour des Miracles, aussi misérable que l'autre, mais plus affreuse encore, déversait sur un pavé accidenté creusé de rigoles médianes, des gens qui n'étaient point des truands joyeux, mais des manouvriers abrutis par d'effroyables métiers. Le commerce a fermé boutique. Les chambres meublées baillent, sans vitres, vidées de leurs meubles, qu'on voit à l'abandon. Les restaurants ne sont plus. C'est la fin. Que devaient être ces taudis et ces gueux ?

Le passage Moret en 1925 par Eugène Atget

La population est aujourd'hui moins dense. Beaucoup, la plupart des ouvriers, logent en d'autres quartiers. Ceux qui demeurent sont vieux. Des vieillards, des pauvres, des enfants, passent dans ces cours, ces venelles. Des chiens et des volailles courent. On se croirait en quelque Calabre décolorée.

En 1908 ou 1909, j'ai vu la Bièvre encore sous un pont de planches, derrière des palissades. Elle était livrée aux tanneurs qui la pétrissaient dans des cuves, la déversaient sur les peaux pourrissantes, la mêlaient de mixtures multicolores d'une puanteur nonpareille. Elle passait sous le passage Moret, au coude qui mène à la rue des Cordelières, et s'en allait dans une perspective de cuves énormes, d’échafaudages noirâtres, vers des pilotis dégouttant sous la dépouille des bêtes, encore fraîche ; elle courait vers les fosses de crouissage, les lavoirs de toisons, et, portait le suint de vingt troupeaux, l'acide et le tan, s'enfouissait sous le boulevard Arago.

"En 1908 ou 1909, j'ai vu la Bièvre encore sous un pont de planches, derrière des palissades."

Cette eau épaisse, immobile, marbrée et polychromée de traînées corrosives, le blanc des chlores, le gorge-de-pigeon des oxydes, où un seul rayon figé, pesant dormait, eh bien ! MM. Huysmans, Mithouard, Langé, ce n'était pas la Bièvre, ou à peine.

On sait que l'eau de Seine supplante depuis longtemps la petite rivière détournée, que des puits usurpent son lit. Ce cours d'eau damné a laissé son âme de source aux égouts antérieurs.

Mithouard a rappelé qu'Arago avait été chargé de lui redonner sa vigueur, en creusant sur son passage des puits artésiens ; Lavallée note, au milieu du XIXe siècle, qu'il était question de la ranimer par l'adjonction de bassins creusés en amont de Paris. Ce qu'Arago n'a pas fait, le service des eaux l'a inconsciemment accompli. Les mégisseries abreuvées d'eau de Seine versent dans cette piscine effroyable le bain composé de leur camelote putride.

La ruelle des Gobelins s'achevait, il y a quinze ans, en un canal de vingt à trente mètres, où mûrissait un liquide brun chargé de lambeaux affreux, d'un aspect et d'un fumet étourdissant. C'était le moignon du second bras.

Avant qu'il se glissât sous le boulevard, par un tunnel grillagé, deux cuves, et des hommes faits comme des damnés, qui œuvraient sur les peaux pestilentes. Un pont de bois menait, par dessus ce bouillon infernal, à la rue des Gobelins, la rue des Marmousets. Quand, sur le large boulevard, on respirait le vaste ciel de Paris, oublié toute une heure, l’atmosphère moderne, on avait l'impression de sortir d'un cauchemar.

La Bièvre allait ensuite, sous la rue Pascal, vers Saint-Médard, la rue Censier, la Halle-aux-Cuirs.

Dans des cours vastes, des tronçons voyaient encore le jour. Cette fois, elle n'était plus elle, aucunement. Ce liquide, épaissi de matière obscure, n'avait plus de nom.

Le quartier est encore charmant, malgré ses aspects cacochymes, branlants, ses rides. Il subsiste, rue du Fer-à-Moulin, rue Poliveau, rue Censier, des maisons avec des allures de grands bourgeois du XVIIe siècle. Les cours, bien qu'envahies de mauvaises bâtisses, disent encore le goût de l'aise qui tenait ces gens dénués, je crois, de la fièvre parisiaque. Ces camelots enrichis, vêtus de bure, au pendant d'or, passaient leur vie dans les relents du cuir, mais ils savaient jouir du temps et de leur fortune. Leurs maisons cèlent des pièces vastes, des baies orientées selon une sagesse, des jardins et des cours, ces cours surtout qui préservent de grands carrés d'azur au-dessus du labeur quotidien. Ces hommes, au contraire de nous, étaient-ils donc joyeux dans le travail ?

(1) « ... La Seine ne reçoit à Paris même qu'un seul affluent, c'est la Bièvre, triste ruisseau qui tombe en amont du pont d'Austerlitz, un peu au-dessus de la gare monumentale que la Cie du Chemin de fer d'Orléans vient de faire construire, qui s'échappe honteusement par une bouche d'égout, qui ressemble à une fontaine à moitié vide et qui cependant était jadis redoutable pour les quartiers qu'il traversait. » 1868 — Maxime Du Camp - Les Convulsions de Paris.

À présent, la Bièvre n'est qu'un égout. Dès qu'elle a passé les Gobelins, la Halle-aux-Cuirs, elle appartient aux cunettes. L'égout du boulevard de l'Hôpital l'a longtemps gardée et menée à je ne sais quelle mystérieuse retraite. Maxime Du Camp, celui que Flaubert appelait le grand égoutier, l'a vue se jeter à la Seine un peu au-dessus de la gare d'Austerlitz (1).

Adrien Mithouard, son dernier protecteur, l'a suivie à travers les entrailles de Paris. (Le père Hugo, qui a donné un curieux chapitre de ses Misérables aux égouts, pourrait seul chanter cette pérégrination aux enfers glacés).

« Pendant quelque temps, écrit donc son dernier protecteur, sous les rues du quartier de la Maison-Blanche, il (l'ingénieur), lui envoie un bras par ci, un bras par là, il la contorsionne ; il la force à repasser au-dessus d'elle-même au coin de la rue des Peupliers et de la rue de la Colonie. C'est le début tous ses exercices… Enfin tous ses membres dispersés se réunissent quand elle atteint le Jardin des Plantes.

On n'a pas osé jeter cette eau infâme dans la Seine. Elle a été détournée, vers la gauche à travers les rues Geoffroy-Saint-Hilaire, Linné Monge, — c'est à peu près la route que lui avaient marquée les chanoines de Saint-Victor — puis le boulevard Saint-Germain. Elle descendait pendant un temps le boulevard Saint-Michel après avoir passé la rue Dante, la rue La Harpe et longeait les quais. Lorsqu'on poussa la ligne d'Orléans jusqu'au quai d'Orsay, ce chemin d'évasion lui fut encore coupé. Elle dut cesser de prendre le boulevard Saint-Michel. On lui fit suivre derechef le boulevard Saint-Germain jusqu'au pont de la Concorde.

Si l'on n'a pas dévoyé cette ombre de rivière, elle doit passer sous la Seine au quai d'Orsay et se joindre au collecteur de la rive droite. Avec ce nouveau guide, elle parvient à Levallois, puis à Clichy, où elle est pompée et où elle franchit la Seine, en un nouveau siphon.

Enfin, elle retrouve la terre sur laquelle l'épand à l'effet de forcer des légumes profus destinés « aux tables parisiennes ».

La Bièvre a repris désormais le chemin des sources pour un nouveau destin mystérieux.

FIN

 



Les promenades

Les chiffonniers de la Butte-aux-Cailles

La Butte-aux-Cailles aura bientôt perdu sa physionomie si pittoresquement étrange. On la dote de nouvelles rues, très larges et bien aérées...

L'événement (1875)

Le boulevard Saint-Marcel et le marché aux chevaux

Quelques pas plus loin passe le boulevard Saint-Marcel, avec son Marché aux chevaux qui a une entrée sur le boulevard de l'Hôpital.

Paris pittoresque (1883)

La Maison-Blanche

Topographiquement, un vaste trapèze, compris entre la place d’Italie, l’avenue de Choisy, le parc Montsouris et les fortifications.

La Cocarde (1894)

De la Salpêtrière à la Maison-Blanche

Une promenade au départ du pont d'Austerlitz jusqu'au boulevard Blanqui à travers le faubourg Saint-Marceau

La France (1908)

Les promenades
de Georges Cain

Le long de la Bièvre : la ruelle des Gobelins, le passage Moret, le Champ de l'alouette

Le Figaro (1905).

Autour de la Bièvre : Le logis de la Reine Blanche — L’ile aux singes

Le Figaro (1907).

Rue de Tolbiac, un an après l'explosion

L'Heure (1916)

Un coin du vieux Paris victime de la guerre

Les annales politiques et littéraires (1917)

Les jardins des Gobelins
et l’hôtel de Scipion Sardini

Une promenade au départ de la ruelle des Gobelins

La Revue hebdomadaire (1921)

Le roman de la Bièvre
par Élie Richard

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

1922

Les quartiers
qui changent de visage

Une promenade à l’ancienne Butte-aux-Cailles

L'Intransigeant (1923)

Paysages parisiens
par L. Paillard

Sur la Butte-aux-Cailles

Le Petit-Journal (1925)

En villégiature à Paris

La Butte-aux-Cailles prend le frais

Le Siècle (1926)

Découvertes de Paris

Paysages tentaculaires

L'ère nouvelle (1926)

Les gosses en marge
par R. Archambault

1 - Dans l'ombre de la Cité Jeanne-d'Arc.

2 - Une leçon d'école… charbonnière.

3 - Ici on est nourri gratis.

4 - La naissance d’un clown.

5 - Petites fugues sur un thème banal

6 - Ceux de la Glacière, rois des chapardeurs.

7 - Les bonnes opinions sont celles qui font vivre.

8 - Et quand ils seront grands.

Paris-Soir (1929)

Promenade à travers Paris

Là où jadis coulait la Bièvre

Le Matin (1929)

La Tournée
par Élie Richard

V - Autour de la Butte-aux-Cailles :

VI - Le Faubourg Souffrant :

XII - Envers de la gloire

Paris-Soir (1930)

Retour à la terre

Ce matin, au bord de la Bièvre, dans les jardins des Reculettes

L'Intransigeant (1930)

Les vestiges
pittoresques du passé

de la Butte-aux-Cailles aux Gobelins

Le Journal (1931)

Claude Blanchard

La Glacière et les Gobelins

Le Petit Parisien (1931)

Paris 1933

Le Treizième arrondissement

Le Journal (1933)

Jacques Audiberti

Les ilots de la misère

Le Petit Parisien (1937)

Ailleurs sur Paris-Treizieme