Le cabaret de la mère Marie - Ch. Virmaitre

Le cabaret de la mère Marie

Barrière des Deux-Moulins, il existe un cabaret traiteur tenu par une brave femme connue sous le nom de Mère-Marie ; c'est une vieille cahute où elle débite de la galette, du cidre à deux sous le litre, et de la bibine à quatre sous; on y savoure des arlequins et on y fabrique du tabac à fumer avec les orphelins ramassés dans les rues; cette cahute fait partie d'une agglomération d'une foule de bicoques dont il n'est guère possible d'expliquer la construction, attendu qu'il est impossible de préciser avec quels matériaux elles ont été construites; ce singulier endroit se nomme la cité Cri-Cri.

Le Cabaret de la Mère Marie à la Barrière des Deux-Moulins

La cité est habitée par de braves et honnêtes chiffonniers qui vivent au milieu des tessons de bouteilles, de vieilles casseroles, de pots ébréchés, de détritus de toutes sortes, sans forme et sans nom.

La mère Marie, qui alimente tout ce petit peuple, est, sans le savoir sans doute, un disciple de Proud'hon ; elle réalise le rêve du grand économiste, si burlesquement mis en scène au théâtre du Vaudeville dans la Foire aux idées ; ce rêve, on s'en souvient, était basé sur cette maxime : donne-moi de quoi q' t'as, je te donnerai de quoi que j'ai ; en un mot, il était la création d'une banque d'échanges.

Elle reçoit en payement un lot de bouchons pour un hareng saur, un tas de ferraille pour une chandelle, un paquet de chiffons pour un petit noir, des rognures de cuir pour un sou de galette, des vieux journaux pour un litre de cidre, un sac d'escarbilles de charbon pour deux sous de saindoux, etc., etc.

C'est un spectacle curieux que celui de voir et d'entendre les deux parties conclure leur marché ; pour l'une il y en a toujours trop, pour l'autre jamais assez.

Charles Virmaître
Paris qui s'efface (1887)

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