Rue de la Glacière

Extrait de "Un gosse",
roman par Auguste Brepson
(1884-1927)

[...] Le soir, il vient gémir auprès de ma grand'mère, mais elle l'écoute distraitement : elle aussi a des soucis. Sa maison de chiffons vient de la remercier à cause de sa vue, — le soir, à la lumière, elle confond les nuances, — et, par surcroît, elle a reçu une lettre de mon père l'informant qu'il est à l'hospice de Rouen dénué de ressources.

Après avoir lu, elle a soupiré en me regardant : « Ah ! mon pauvre petit... non, tu n'as pas de chance !... »

Un matin, un brocanteur vient acheter le lit de mon oncle et la belle cuisinière de ma grand'mère. Et, l'après-midi, le vieux commissionnaire de l'avenue d'Orléans emballe nos meubles dans une voiture à bras... et nous nous en allons aussi.

IX

Me voici dans une chambre blafarde dont la fenêtre, à l'unique étage de la maison, donne sur une rue étrange et triste, perdue dans un des coins les plus reculés de la Glacière.

Cette rue est pour ainsi dire inhabitée et n'a, au commencement ou à la fin, comme on veut, que quelques bâtisses maussades, un louche marchand de vin et, devant chez nous, une petite épicerie. Pour le reste, elle file lugubrement droite entre les palissades de terrains vagues, vers un horizon fermé de décharges abruptes, couleur d'ocre, et sur le sommet desquelles s'allonge parfois, comme de l'écume à la cime d'une vague ; le panache blanc du chemin de fer de ceinture.

Il passe une personne par heure et l'on se demande où elle va, ou d'où elle vient, en ne voyant aux environs, aussi loin que le regard s'étend, que d'autres terrains vagues enclos de palissades et coupés par d'autres rues aussi rectilignes et désertes que celle-ci.

Mais à l'heure trouble où les becs de gaz s'allument et piquent le soir mauve d'étoiles claires, ces mornes parages s'animent étrangement. On entend çà et là, parmi la solitude, comme de vagues appels, et des silhouettes inquiétantes commencent à se mouvoir dans les lointains indécis.

Puis, dès la nuit close, des coups de sifflet stridents déchirent l'air, et c'est quelquefois au loin un cri de détresse effrayant.

Messieurs les rôdeurs commencent.

Une nuit, l'un d'eux, frappé à mort au cours d'une rixe, se traîna chez nous et y râla jusqu'à l'aube, personne ne se souciant d'aller secourir dans l'ombre cette bête des ténèbres. Des agents ne l'emportèrent que très tard, la gorge ouverte, le regard vitreux, exsangue.

La maison n'avait, hormis nous, que trois locataires : un fort de la Halle, avec sa femme (une marchande des quatre-saisons) et un raccommodeur de porcelaines. Ces gens partaient le matin et ne rentraient que le soir. Il ne restait dans la journée que le propriétaire, un vieux maniaque, qui habitait au fond de la cour dont il m'interdisait farouchement l'accès tellement il craignait pour ce qu'il appelait son jardin : des caisses vertes remplies de terre noire d'où s'élançaient à l'assaut de la muraille le pois de senteur, la capucine et l'aristoloche.

Ma grand'mère, n'ayant personne à qui me confier, se voyait donc obligée, les jours où elle ne ravaudait pas pour les gens du quartier et s'en allait faire un ménage chez des bourgeois du boulevard. Arago, de me laisser seul.

Elle hésitait à me mettre à l'asile, me trouvant encore bien chétif disant ce lieu trop fertile en poux, coqueluches et scarlatines. Au fond seul un tendre égoïsme l'en empêchait : elle avait besoin, de me sentir dans ses jupes, de me couver comme un poussin. Pour elle qui n'avait plus rien, j'étais tout.

Quand j'en avais assez de vagues jouets, ou de rôder par la solitude de la chambre, je m’approchais de la fenêtre dûment close pour m'éviter la culbute au dehors, le nez à la vitre, je contemplais pendant des heures la morne rue. Le chat filant le long des murs ; des moineaux piochant du bec l’interstice des pavés ; un homme en casquette s'en allant les mains les poches, d'une allure lasse ; ou bien une femme portant sur la hanche un paquet de linge qui était, en étaient toute la vie.

La tristesse ambiante me pénétrait, me saturait et finissait de m'engourdir. J'étais comme saoul d'ennui.

Si je levais les yeux, j’avais comme horizon un mur gris percé fenêtre sans rideaux, avec un torchon replié sur son espagnolette.

Cette fenêtre ne s'ouvrait jamais. Elle me devint bientôt sinistre. Dans les épaisses ténèbres qu'elle encadrait, sûrement qu'il devait se passer des choses maudites !... Et le linge qui tranchait sur ses vitres noires me vint renforcer cette idée, en prenant, lui aussi, à mes yeux hallucinés une signification bizarre. Mon imagination troublée trouva peu à peu, dans ses plis et dans sa forme, comme un profil allongé ressemblant vaguement à celui d'une chèvre, avec un sourire sarcastique, un œil très long comme une fente, et coiffé d'un minuscule tricorne Louis XV !... Tout cela blême, immobile, grotesque et baroque.

Cette figure de cauchemar, avec son sourire figé et son regard oblique, me produisait un effet singulier : elle m'exaspérait au point de la vouloir lacérer et piétiner ; mais aussi me terrifiait jusqu'à m'enfuir dans les coins pour ne plus la regarder !... Efforts vains. Elle me poursuivait et un besoin diabolique de la revoir me ramenait à la fenêtre !

Elle avait l'air de triompher alors et de ricaner : « Ah ! ah ! tu me regarderas !... tu me regarderas ! » Le pis était qu'au crépuscule elle s'accentuait encore et semblait s'animer !

Tant que ma grand'mère était là, je n'avais pas peur, mais dès que je la voyais partir, je suais d'angoisse à l'idée du tête-à-tête qui m'attendait avec mon bonhomme au chapeau Louis XV. Cependant, comme toujours, je gardais mes terreurs pour moi.

Un jour cette grimace disparut. Quelqu'un avait enlevé le torchon.

X

C'est dans cette maison que je commençai à faire connaissance avec la vieille Mère Misère.

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Les extraits de "Un gosse" (1927) :

sans titre 1

Littérature

Les Loups de Paris

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1877

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Ce jour-là, 3 octobre 1886, le train express de Bordeaux — deuxièmes et troisièmes classes — avait eu plus d'une heure de retard et le service de l'arrivée s'en ressentait...


La criminelle

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Les apaches de la Butte-aux-Cailles

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1907

La Butte-aux-Cailles

Très peu de Parisiens, assurément, connaissent la « Butte-aux-Cailles ». C'est très loin, très loin, passé la place d'Italie, au diable dans ces régions où l'on ne va pas...


La petite Miette

par Eugène Bonhoure
1889

La ruelle des Reculettes

— Où demeure le pharmacien? demanda Furet.
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— Est-ce qu'il y a deux chemins pour y aller ?


Le faiseur de momies

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De la place d'Italie à la Bièvre via l'avenue de la soeur Rosalie et la ruelle des Reculettes

Dans ce roman paru en feuilleton dans Le Matin, Georges Spitzmuller et Armand Le Gay emmènent leur lecteur sur la piste de M. Ducroc, chef de la sûreté, pour qui le XIIIe arrondissement n'avait pas de secret.


La dame de pique

par Jules de Gastyne
1906

La rue du Dessous-des-Berges

Il existe à Paris, dans les quartiers perdus, des rues mornes et désertes qu'on traverse avec un sentiment de stupeur.


Les apaches de la Butte-aux-Cailles

par Lucien Victor-Meunier
1907

A travers la Maison-Blanche

Un instant plus tard, elle était dehors dans le terrain vague qui descendait en pente rapide vers la vallée de la Bièvre...


La vague rouge

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1910

La poterne des Peupliers

Un homme s'arrêta sur la route, près de Gentilly. Il considéra le paysage misérable et puissant, les fumées vénéneuses, l'occident frais et jeune comme aux temps de la Gaule celtique.
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Perdues dans Paris

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1908

La rue des Peupliers

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Les esclaves de Paris

par Émile Gaboriau
1868

Le quartier Croulebarbe

C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des Parisiens...
Où Emile Gaboriau fait découvrir le quartier Croulebarbe à ses lecteurs.


Un gosse

par Auguste Brepson
1928

La Cité Jeanne-d'Arc

La cité Jeanne-d'Arc est ce vaste ensemble de bâtiments noirs, sordides et lugubres percés comme une caserne de mille fenêtres et dont les hautes façades s’allongent rue Jeanne-d'Arc, devant la raffinerie Say.


La vague rouge

par J. H. Rosny Ainé
1910

La Butte-aux-Cailles

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Monsieur Lecoq

par Émile Gaboriau
1869

Le quartier de la Gare

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