A la Butte-aux-Cailles

Extrait de "Un gosse",
roman par Auguste Brepson
(1884-1927)

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X

C'est dans cette maison que je commençai à faire connaissance avec la vieille Mère Misère.

Ma grand'mère perdit tout à coup son ménage du boulevard Arago — les bourgeois ayant pris une bonne — et n'en retrouva point d'autre. Puis les ravaudages se firent rares.

A bout de ressources, elle vendit des vieilles nippes ; porta au Mont-de-Piété son alliance, ses beaux draps; s'endetta chez l'épicier, le boulanger, le charbonnier...

Elle partait chercher du travail et rentrait à la brune sans en avoir trouvé et fourbue, sombre, avec toute la crotte de novembre à ses jupes.

Je goûtai pour la première fois de ce mets qu'on appelle la « vache enragée ». Je le trouvai bien amer. Plus de bonnes tartines de beurre, le matin, avec mon café au lait, de bons œufs à la coque, de soupes grasses et de chocolat ; mais du pain sec, du jus de chapeau et des bouillies maigres

Un soir, nous faillîmes nous coucher avec pour tout potage un quignon de pain dur. Il n'y avait plus un liard à la maison et ma grand'mère, qui s'était dépêchée tout le jour à ravauder les nippes d'un maçon, avait, le soir, en les lui portant, trouvé porte close !... Il venait de partir pour quelques jours dans son pays.

Nous n'avions que deux morceaux de sucre, un peu de charbon et ce morceau de pain. C'était bien dur de se coucher par cette brume froide de novembre, sans rien de chaud dans le corps... Il aurait fallu au moins un peu de café... Mais la vieille épicière d'en face, trouvant que « c'en était assez comme ça » se refusait à de nouveaux crédits.

Cependant ma grand'mère jura que nous aurions du café et, pour ce faire, usa d'un artifice que justifiait la nécessité de l'heure.

Il traînait dans un tiroir une vieille médaille en cuivre, souvent de l'Exposition et juste de la dimension d'une pièce de deux sous. Ma grand'mère en usa l'attache sur du grès et sachant la vieille très myope, profita de la nuit pour tenter de la lui filer, en échange d'un peu de café moulu.

Cela réussit, car elle revint bientôt avec un petit sachet de papier contenant la bienheureuse poudre odorante.

Tout de même, ce soir-là nous pûmes nous coucher, le ventre garni d'un bon morceau de pain trempé dans du café, pas très fort assurément, mais bien chaud et suffisamment sucré.

Et pendant ce temps, mon père, toujours cloué à l'hôpital de Rouen par la sinistre maladie qui commençait à le dévorer, demandait dans ses lettres si on ne pouvait pas lui envoyer quelques douceurs !

Ma grand'mère alors vendit cette relique sacrée : la jeannette d'or de sa mère.

Elle en pleura. Elle envoya aussitôt de l'argent à mon père ; puis décida de ne pas payer le terme et d'en réserver la somme pour un logis bien moins cher.

Ce fut donc encore l'emballage de nos meubles dans une voiture à bras, par un homme qui n’avait qu'une main, un crochet — dont il se servait fort habilement du reste — lui tenant lieu de l'autre.

Nous nous en allâmes au fond de la Butte-aux-Cailles, dans une rue qui avait encore des lanternes à poulie et où l'homme au crochet arrêta sa voiture devant une maison de pauvre apparence.

Mais là nous attendait la pire des déconvenues. Ne voilà-t-il pas que la concierge, rendant à ma grand'mère ses quarante sous de denier à Dieu, dit qu'elle était justement sur le point de l'aller aviser que le propriétaire ne voulait plus nous louer !... Les renseignements qu'il avait recueillis étaient trop mauvais : nous avions des dettes partout.

Ma grand'mère, tout effarée, lui rappela cependant son engagement de nous laisser emménager aussitôt, sans autres formalités que le paiement du terme dont elle lui montra l'argent, mais cette femme de mauvaise foi hurla que c’était faux !... Et ma grand'mère eut beau discuter, supplier, menacer, tempêter, elle resta inébranlable : « Elle, avait l'ordre du propriétaire ! »

A la fin même, excédée, elle nous, poussa dehors et, les poings sur les hanches, se carra devant la porte, comme pour nous en défendre l'accès.

C'était une femme puissante, qui avait une face de chouette et un petit chignon comme une crotte... et avec ça, l'air pas du tout commode.

Nous voilà donc plantés dans la rue avec notre mobilier, fort embarrassés.

L'homme au crochet proposait d'aller chercher un sergent de ville.

Des passants, flairant quelque chose d'insolite, commencèrent à s'assembler. Quand ils apprirent de quoi il retournait, comme ils étaient du peuple, ils saisirent cette occasion pour fulminer, contre les propriétaires en général et celui-ci en particulier ; et, finalement, s 'en prirent à la concierge qu'ils traitèrent abondamment de sale pipelette et de vieille charogne !...

Mais cette femme encaissait ces injures sans broncher, avec un sourire méprisant, le regard vague et la bouche cousue.

C'était à l'en claquer.

Aussi, il se trouva parmi la foule une voix de rogomme pour crier : « Il n'y a qu'à lui rentrer dedans ! »

Ceci décida ma grand'mère à un coup d'audace. Sentant l'opinion pour elle et le moment propice, elle ordonna à l'homme au crochet de sortir les meubles de la voiture et de les poser sur le trottoir. Elle comptait par là forcer la main de concierge, ou sinon, sur un assaut de la foule — ce qui serait certainement arrivé si, hélas ! du sale qui menaçait depuis longtemps, la pluie, la mauvaise pluie qui dissipe les rassemblements, fait les manifestations et avorter les émeutes, ne s'était mise tout à coup à tomber à pleins seaux !

Tout le monde s'enfuit, y compris l'homme au crochet, qui s’en alla boire un verre.

Il nous fallut au plus tôt couvrir nos meubles avec de vieilles toiles. C'est la concierge qui triomphait !... Pendant que nous fouillions, affolés, dans les paquets de hardes sous des torrents d'eau, cette sainte femme, dûment abritée au seuil de son couloir, donnait à présent libre cours à sa haine, en nous engueulant, à son tour, tout son saoul !...

Quand le ciel redevint serein, ma grand'mère me confia la garde de nos meubles, et, secondée par l’homme au crochet réapparu, s en quête d'un endroit pour les remiser.

En les contemplant encore tout ruisselants, avec tous les pauvres objets familiers entassés dans la boue, j'avais le cœur serré et me retenais de pleurer en même temps que je souffrais de honte de les voir ainsi exposés à tous les regards.

Je me rappelle, dressée contre un paquet, une petite Sainte Vierge dans un cadre de bois noir, qui avait l’air tout effaré de se voir ainsi dans la rue. Je retournais le cadre.

Bientôt des gamins dépenaillés commencèrent à rôder autour de moi. Ils me considéraient curieusement. Cela ne laissait pas que de m'inquiéter. Ils le virent car ils se rapprochaient et s'enhardirent jusqu'à soulever des toiles pour voir ce qu'il y avait dessous

Indigné comme d'une profanation, je voulus les chasser. Cela ne fit que les exciter et, en vrais moucherons qu'ils étaient, ils commencèrent à me harceler ; ils me lançaient des cailloux, me poussaient, me bousculaient, me tiraillaient ; finalement, s'emparant d'une poêle, d'une écumoire, d'une casserole, ou d'une cuillère à pot, ils se mirent, en frappant violemment ces ustensiles les uns contre les autres et en poussant des cris aigus, à danser autour de moi la bamboula !

Fou de rage, de honte et de désespoir, je courais de l'un à l'autre pour ressaisir mon bien, mais sans jamais les atteindre...

Heureusement, ma grand'mère et l’homme au crochet réapparurent et les firent s'égailler, jetant dans la boue leurs instruments de musique.

Ils avaient trouvé pas loin un vieux marchand de bouteilles qui avait consenti en ronchonnant et moyennant finances à nous garer nos meubles, mais pour la nuit seulement, sous un hangar au toit crevé.

L’homme au crochet les y amena. Ma grand'mère, regardant avec inquiétude le ciel à travers les trous de la toiture, demanda timidement au propriétaire s'il n'avait pas une bâche. Il lui répondit fort sèchement non, ajoutant qu'elle était bien difficile et que si elle n'était pas contente, elle n'avait qu'à voir ailleurs. Puis cet aimable vieillard demanda qu'on cessât de l'embêter et qu'on pressât le mouvement.

Triste journée !... et triste nuit aussi que nous passâmes dans un hôtel borgne à écouter, navrés en songeant à nos malheureux meubles, la pluie qui, sans arrêt, tomba à torrents du soir jusqu'à l'aube

Dieu bon ! Dieu charitable ! Dieu des pauvres gens !... Pourquoi fis-tu tant pleuvoir justement cette nuit là ?...

Le matin, de bonne heure, nous revîmes l'homme au crochet. Ce brave type venait nous signaler, dans la cité Jeanne-d'Arc où il demeurait, une chambre moyennant trois francs par semaine.

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Les extraits de "Un gosse" (1927) :

sans titre 1

Littérature

Les Loups de Paris

par Jules Lermina
1877

La Butte aux-Cailles

Il est sur la rive gauche de la Seine, au-delà de la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange, sauvage...


La petite Miette

par Eugène Bonhoure
1889

En remontant le boulevard de l'Hôpital

Ce jour-là, 3 octobre 1886, le train express de Bordeaux — deuxièmes et troisièmes classes — avait eu plus d'une heure de retard et le service de l'arrivée s'en ressentait...


La criminelle

par Jules Lermina
1881

La rue des Cinq-diamants

Un plus érudit découvrira l'origine de ce nom singulier, la rue des Cinq-Diamants.
L'étude consciencieuse qui a été faite pour le vieux Paris tentera quelque explorateur des anciennes banlieues annexées : et quel champ plus vaste sera offert à sa curiosité que l'étrange et hideux quartier de la Butte-aux-Cailles ?


Les apaches de la Butte-aux-Cailles

par Lucien Victor-Meunier
1907

La Butte-aux-Cailles

Très peu de Parisiens, assurément, connaissent la « Butte-aux-Cailles ». C'est très loin, très loin, passé la place d'Italie, au diable dans ces régions où l'on ne va pas...


La petite Miette

par Eugène Bonhoure
1889

La ruelle des Reculettes

— Où demeure le pharmacien? demanda Furet.
— Au coin de la rue Corvisart et de la rue Croulebarbe.
— Est-ce qu'il y a deux chemins pour y aller ?


Le faiseur de momies

par Georges Spitzmuller et Armand Le Gay
1912

De la place d'Italie à la Bièvre via l'avenue de la soeur Rosalie et la ruelle des Reculettes

Dans ce roman paru en feuilleton dans Le Matin, Georges Spitzmuller et Armand Le Gay emmènent leur lecteur sur la piste de M. Ducroc, chef de la sûreté, pour qui le XIIIe arrondissement n'avait pas de secret.


La dame de pique

par Jules de Gastyne
1906

La rue du Dessous-des-Berges

Il existe à Paris, dans les quartiers perdus, des rues mornes et désertes qu'on traverse avec un sentiment de stupeur.


Les apaches de la Butte-aux-Cailles

par Lucien Victor-Meunier
1907

A travers la Maison-Blanche

Un instant plus tard, elle était dehors dans le terrain vague qui descendait en pente rapide vers la vallée de la Bièvre...


La vague rouge

par J. H. Rosny Ainé
1910

La poterne des Peupliers

Un homme s'arrêta sur la route, près de Gentilly. Il considéra le paysage misérable et puissant, les fumées vénéneuses, l'occident frais et jeune comme aux temps de la Gaule celtique.
Si l'auteur nomme une poterne des Tilleuils, c'est bien de la poterne des Peupliers dont s'agit.


Perdues dans Paris

par Jules Mary
1908

La rue des Peupliers

Un des coins de Paris, misérable et sinistre. La longée des fortifications plantées d'arbres en double ou triple rangée, le côtoie pourtant de verdures plaisantes durant la belle saison, mais, en réalité, sépare pour ainsi dire cette région parisienne du reste du monde. Du haut de la rue des Peupliers...


Les esclaves de Paris

par Émile Gaboriau
1868

Le quartier Croulebarbe

C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des Parisiens...
Où Emile Gaboriau fait découvrir le quartier Croulebarbe à ses lecteurs.


Un gosse

par Auguste Brepson
1928

La Cité Jeanne-d'Arc

La cité Jeanne-d'Arc est ce vaste ensemble de bâtiments noirs, sordides et lugubres percés comme une caserne de mille fenêtres et dont les hautes façades s’allongent rue Jeanne-d'Arc, devant la raffinerie Say.


La vague rouge

par J. H. Rosny Ainé
1910

La Butte-aux-Cailles

L'homme suivit d'abord la rue de Tolbiac, puis s'engagea par ces voies ténébreuses, bordées de planches, de lattes et de pieux, qui montent vers la Butte-aux-Cailles. Les oiseaux des réverbères dansaient dans leurs cages de verre. On apercevait des terrains fauves, des chaînes de bosselures, des rampes de lueurs, des phares dans un trou du ciel, et, du côté de la Butte, un nuage de feu pâle évaporé sur Paris...


Monsieur Lecoq

par Émile Gaboriau
1869

Le quartier de la Gare

Le 20 février 18.., un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de l’ancienne barrière d’Italie.
La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications.
Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières d’Amérique.


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