Noël

Extrait de "Un gosse",
roman par Auguste Brepson
(1884-1927)

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XV

En ce funeste mois je perdis mon père, et aussi ma première grande illusion.

La cause en fut Noël.

Malgré ses constants soucis, dont celui de notre quotidienne pitance n'était pas le moindre, ma grand'mère ne laissa point passer cette date de christmas sans sacrifier à l'antique usage des souliers dans la cheminée. Du reste, elle ne pouvait l'oublier car, déjà blasé de mon jeu de sabot, je n'arrêtais pas de lui exprimer, aux approches de la fête, ma modeste ambition. Je ne voulais, ni plus ni moins qu'une panoplie : sabre, casque, cuirasse, épaulettes et carabine !

Il est bien certain que si j'avais su qu'en cette occurrence ma grand' mère remplissait le rôle du père Noël, je n'aurais pas manifesté un désir aussi extravagant, bien trop conscient pour cela de notre pauvreté, mais j'estimais pouvoir le faire avec ce mirifique vieillard à longue barbe blanche et à robe de capucin qui, toute une nuit, allait tirer les jouets de sa hotte par milliers et par milliers !

Ma grand'mère, quelque peu effarée d'un aussi fol espoir, m'en prépara adroitement la déconvenue.

En mettant mon soulier dans l'âtre, elle me dit que cette année le bon Dieu n'était pas bien riche — la preuve c'est qu'il avait vendu toutes ses étoiles et qu'on n'en voyait plus une dans le ciel noir — et qu'en somme, il ne me fallait compter que sur un petit cheval en carton.

Elle ne m'ébranla point, et je me couchai, me représentant déjà couvert de mon armure, tout reluisant comme un soleil.

Elle me recommanda de m’endormir bien vite, et de pas chercher à voir le père Noël, car il n’aimait pas les enfants curieux et, à la moindre tentative de l'épier, « ffuit ! », il s'enfuyait. Puis, soufflant la chandelle, elle s'en alla, dit-elle, faire une commission.

Quand je fus seul, je sentis bientôt le démon de la curiosité me travailler. Quoi qu'en ait dit ma grand'mère, je pensais qu'après tout, en ouvrant un œil et en ne bougeant pas, je pouvais le surprendre, ce mystérieux bonhomme, surtout que le poêle dégageait une lueur rouge qui éclairait suffisamment la cheminée.

J'attachai donc mon regard a cet endroit, retenant mon souffle, tressaillant au moindre bruit, et somme toute assez anxieux de voir ce miracle s'accomplir, car, le père Noël sortant, lui et sa hotte d’un trou aussi exigu que celui de notre cheminée, déroutait mon sens des dimensions.

Cependant, me rappelant certaine affiche représentant un gnome hilare et barbu, à cheval sur un colimaçon, je réfléchis qu’il n’était pas impossible que ce vieux chien se changeât en nain. C’en fut assez pour qu'un moment je crusse voir remuer dans la pénombre rougeâtre un petit bonhomme fantastique, en capuce- écarlate, chausses collantes et souliers à la poulaine ! C'est alors que j'entendis derrière la porte, distinctement, quoique prononcées à mi-voix, ces paroles décevantes : « Je viens de lui acheter son Noël, chez le vieux de la Nationale... un petit cheval en carton... il me l'a laissé pour six sous parce qu'il a une patte cassée ».

O ! bonne grand'mère !... l’effondrement de ma plus charmante illusion me fut bien cruel... et si quand tu rentras je me retins de pleurer c'est qu'instinctivement je sentis qu'il ne me fallait pas encore ajouter à tes peines...

J'assistai, plein de mélancolie à ton manège : tu t'assuras si je dormais bien, et, doucement — très doucement — tu mis dans notre cheminée ton modeste joujou.

Ah ! qu'il m'importait peu, à présent, que ce fût un cheval en carton de six sous et estropié au lieu d'une étincelante panoplie !... Il n'avait même plus pour moi le prestige qui m'en aurait consolé : celui de venir du pays des chimères et de m'être apporté par un vieux bonhomme souriant et chenu descendu du ciel sur un rayon de lune.

Ainsi il n'y avait, comme père Noël que le prosaïque Patati-Patata ?...

Depuis, je ne voyais plus celui-ci sans haine.

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Les extraits de "Un gosse" (1927) :

sans titre 1

Littérature

Les Loups de Paris

par Jules Lermina
1877

La Butte aux-Cailles

Il est sur la rive gauche de la Seine, au-delà de la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange, sauvage...


La petite Miette

par Eugène Bonhoure
1889

En remontant le boulevard de l'Hôpital

Ce jour-là, 3 octobre 1886, le train express de Bordeaux — deuxièmes et troisièmes classes — avait eu plus d'une heure de retard et le service de l'arrivée s'en ressentait...


La criminelle

par Jules Lermina
1881

La rue des Cinq-diamants

Un plus érudit découvrira l'origine de ce nom singulier, la rue des Cinq-Diamants.
L'étude consciencieuse qui a été faite pour le vieux Paris tentera quelque explorateur des anciennes banlieues annexées : et quel champ plus vaste sera offert à sa curiosité que l'étrange et hideux quartier de la Butte-aux-Cailles ?


Les apaches de la Butte-aux-Cailles

par Lucien Victor-Meunier
1907

La Butte-aux-Cailles

Très peu de Parisiens, assurément, connaissent la « Butte-aux-Cailles ». C'est très loin, très loin, passé la place d'Italie, au diable dans ces régions où l'on ne va pas...


La petite Miette

par Eugène Bonhoure
1889

La ruelle des Reculettes

— Où demeure le pharmacien? demanda Furet.
— Au coin de la rue Corvisart et de la rue Croulebarbe.
— Est-ce qu'il y a deux chemins pour y aller ?


Le faiseur de momies

par Georges Spitzmuller et Armand Le Gay
1912

De la place d'Italie à la Bièvre via l'avenue de la soeur Rosalie et la ruelle des Reculettes

Dans ce roman paru en feuilleton dans Le Matin, Georges Spitzmuller et Armand Le Gay emmènent leur lecteur sur la piste de M. Ducroc, chef de la sûreté, pour qui le XIIIe arrondissement n'avait pas de secret.


La dame de pique

par Jules de Gastyne
1906

La rue du Dessous-des-Berges

Il existe à Paris, dans les quartiers perdus, des rues mornes et désertes qu'on traverse avec un sentiment de stupeur.


Les apaches de la Butte-aux-Cailles

par Lucien Victor-Meunier
1907

A travers la Maison-Blanche

Un instant plus tard, elle était dehors dans le terrain vague qui descendait en pente rapide vers la vallée de la Bièvre...


La vague rouge

par J. H. Rosny Ainé
1910

La poterne des Peupliers

Un homme s'arrêta sur la route, près de Gentilly. Il considéra le paysage misérable et puissant, les fumées vénéneuses, l'occident frais et jeune comme aux temps de la Gaule celtique.
Si l'auteur nomme une poterne des Tilleuils, c'est bien de la poterne des Peupliers dont s'agit.


Perdues dans Paris

par Jules Mary
1908

La rue des Peupliers

Un des coins de Paris, misérable et sinistre. La longée des fortifications plantées d'arbres en double ou triple rangée, le côtoie pourtant de verdures plaisantes durant la belle saison, mais, en réalité, sépare pour ainsi dire cette région parisienne du reste du monde. Du haut de la rue des Peupliers...


Les esclaves de Paris

par Émile Gaboriau
1868

Le quartier Croulebarbe

C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des Parisiens...
Où Emile Gaboriau fait découvrir le quartier Croulebarbe à ses lecteurs.


Un gosse

par Auguste Brepson
1928

La Cité Jeanne-d'Arc

La cité Jeanne-d'Arc est ce vaste ensemble de bâtiments noirs, sordides et lugubres percés comme une caserne de mille fenêtres et dont les hautes façades s’allongent rue Jeanne-d'Arc, devant la raffinerie Say.


La vague rouge

par J. H. Rosny Ainé
1910

La Butte-aux-Cailles

L'homme suivit d'abord la rue de Tolbiac, puis s'engagea par ces voies ténébreuses, bordées de planches, de lattes et de pieux, qui montent vers la Butte-aux-Cailles. Les oiseaux des réverbères dansaient dans leurs cages de verre. On apercevait des terrains fauves, des chaînes de bosselures, des rampes de lueurs, des phares dans un trou du ciel, et, du côté de la Butte, un nuage de feu pâle évaporé sur Paris...


Monsieur Lecoq

par Émile Gaboriau
1869

Le quartier de la Gare

Le 20 février 18.., un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de l’ancienne barrière d’Italie.
La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications.
Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières d’Amérique.


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