Littérature



"Un gosse"

roman par Auguste Brepson

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Deuxième partie

XII

Ce matin, je suis mélancolique : c'est la rentrée. Il va me falloir affronter le terrible frère de la deuxième, car cette année je prépare mon certificat d'études et aussi ma première communion.

Je songe à, cela tout en arrangeant mon cartable, un malheureux portefeuille de trente-neuf sous, en toile cirée, qui s'écaille par endroits et laisse entrevoir le carton à travers sa trame de fil blanc.

Vide, il est mou comme une chiffe et ne vaut certes pas celui de Muller en peau de cochon. Cependant, il a comme bandoulière un beau galon de laine bleue cousu par ma grand'mère, tandis que le sien n’a qu'un bout de ficelle qu’il est toujours à rafistoler. Je me demande par exemple pourquoi son père qui est cordonnier n 'y met pas une bonne courroie de cuir ou, mieux, des bretelles pour qu'il le porte sur le dos comme une « guimbe ».

C'est si commode une « guimbe ». Bien sanglée aux épaules, on peut librement courir, se battre, lancer pierres, jouer aux billes… Et puis on a l'air d'un soldat.

J'ai toujours rêve d’en avoir une … mais voilà… c’est cher et je ne pourrai qu’envier tout à l’heure celles toutes neuves que mes camarades plus riches vont étrenner. Il y en aura de jaunes, de marrons, de cuir miroitant et solide, avec de larges clous de cuivre disposés en losanges, de dures courroies qui auront peine à sortir du coulant, des boucles d’acier reluisantes et qui, le plumier agité en leurs flancs au rythme d'une galopade résonneront comme des cloches de bois !

Là... tout est prêt. J’attends maintenant ma grand’mère partie m’acheter des lacets chez Mme Bessire, la mercière.

Par la porte entrebâillée m’arrive le bourdonnement des commères jacassant sur les paliers. Tous les matins, c’est la même chose. En savate, ébouriffées, les cheveux dans les yeux, la face sale, elles dévident leur chapelet. Elles s’interpellent de bas en haut, de haut en abs. Dans la cage sonore de l’escalier, leurs voix montent, descendent, se choquent et se mélange en un brouhaha incompréhensible.

Il me semble qu’elles n’ont jamais fait autant de bruit qu’aujourd’hui.

Je regarde l'heure au cadran piqueté de chiures de mouches du coucou. Encore vingt minutes et j'entendrai les coups de sifflet de Pétard et compagnie, m'avertissant qu'il est l'heure de me diriger vers le temple des pensums, des coups de règle et de l'ennui.

Les autres s'y achemineront avec insouciance et moi avec anxiété. Cependant, je me connais ; dès que je serai dans l'antre du lion, j'éprouverai une détente, car, devant l'inéluctable, je deviens fataliste.

En attendant, je vais coller mon nez aux carreaux. Du ciel couleur d'étain tombe un fin brouillard qui enserre les cheminées dans sa gaze subtile et fait briller les toits.

Si je n'avais pas cette inquiétude de l'école, je jouirais pleinement du charme mélancolique, tout intime et douillet, que me donne toujours l'approche de l'hiver, et songerais aux joies qu'il annonce : aux glissades luisantes et polies comme du marbre, où l'on s'élance en frappant du talon ; aux boules de neige qui vous arrivent en pleine joue et vous rendent longtemps l'oreille rouge et brûlante ; au plaisir de revenir de l'école dans le mystère du crépuscule ; mais surtout à la volupté frileuse de lire le soir, après les devoirs, dans la blonde lumière de la lampe et la bonne chaleur du poêle un passionnant roman d'aventures ou de cape et d'épée, pendant que dehors la neige tombe ou que la bise hurle !

Dieu ! que ces femmes font du bruit !... Que peuvent-elles donc bien se dire ?... Je veux écouter, mais ne comprends rien : elles parlent toutes ensemble. Cependant, je parviens à saisir à plusieurs reprises le nom de M. Mativet.

— M. Mativet ?... En quoi diable cet homme si tranquille peut-il exciter le bavardage de ces commères ?...

C'est un vieux Savoyard, terrassier de son état. Il habite au fond de la cour, au rez-de-chaussée, une chambrette obscure où l'on aperçoit, par la fente des rideaux, une couchette, une table de bois blanc supportant une cuvette et un pot à eau, une chaise, un portemanteau et un petit poêle dont le tuyau file dans la cheminée. M. Mativet, soit par économie ou parce qu'il n'est pas riche, ne l'allume jamais.

Il part le matin de bonne heure en laissant sa clef à la concierge qui, moyennant quelques sous, lui retape son lit et donne un coup de balai. Le soir il dîne chez un bougnat de la rue Jeanne-d'Arc et rentre aussitôt se coucher. Les commères, sur le pas de la porte, s'écartent avec déférence pour le laisser passer en lui disant respectueusement : « Bonsoir, Monsieur Mativet. » On le considère beaucoup : c'est un homme rangé, silencieux, timide, qui ne boit pas, ne fume pas, et n'a pas de fréquentations. Le dimanche, il met une chemise propre, un feutre moins crasseux, un paletot moins vert, troque son vieux pantalon limoneux contre un large en velours noir et tout neuf, sa ceinture de flanelle rouge contre une bleue, et, la main derrière le dos, toujours du même pas lent, s'en va errer par les rues.

On le rencontre un peu partout : dans les endroits les plus animés aussi bien que dans ceux les plus déserts.

Pourquoi s'occupe-t-on de M. Mativet ?

Tout à coup m'arrivent, cette fois distinctement, dans une accalmie, ces paroles effarantes : « Il a failli étrangler la concierge ! »

Qui ?... M. Mativet ?... Ah ! pour le coup je veux savoir !

J'ouvre la porte, et les mains sur la rampe poisseuse, bribe par bribe, je parviens à reconstituer l'étrange aventure de M. Mativet.

Hier soir, comme d'habitude, la concierge lui a tendu sa clef lui disant : « Quel brouillard !... hein ! Monsieur Mativet... Pour sécher l'humidité qui coulait le long des murs, j'ai apporté une bourrée et fait dans votre poêle un bon feu... »

À ces mots, il est devenu blanc comme du saindoux et, sans en écouter davantage, il s'est rué chez lui où, d'un coup de pied, il a renversé son poêle ; puis il s'est mis à pousser des cris à s'arracher les cheveux, fou !... et, finalement, apercevant la concierge, qui l'avait suivi tout ahurie, il lui a sauté à la gorge en hurlant : « Ah ! coquine !... coquine ! »

Des voisins accourus ont eu toutes les peines du monde à lui faire lâcher prise.

Enfin on est parvenu à savoir, à travers ses larmes, qu'il mettait toutes ses économies — les unes disent mille, d'autres dix mille, d'autres même cent mille francs — converties en billets de banque pour éviter le tintement indiscret des écus et des louis, dans un tube de carton, glissé lui-même au fond du tuyau près du coude !

N'allumant jamais de feu par avarice, cette cachette lui paraissait très sûre... et il était bien à cent mille milliards de nom de Dieu ! comme il le jurait plus tard, de se douter qu'un jour une garce de concierge lui ferait s'envoler sa fortune en une belle flambée !

... « C'est peut-être un homme économe, n'empêche que c'est un vieux grigou !... et que c'est bien fait pour lui !» conclut âprement Mme Flatters, une grande sèche, un marmot sur les bras et trois autres dans les jupes.

Personne ne proteste, car on sait bien que si Mme Flatters dit ces choses méchantes, c'est qu'elle est aigrie par le malheur. Chez elle, c'est toujours la misère. Elle a un mari qui la bat et mange sa paye. Le samedi, elle s'en va, traînant sa marmaille, la disputer aux bistros qui attendent avec leur ardoise à la porte de la raffinerie... Avec ça qu'elle est lourde, cette paye !... Trente francs par semaine, et pour faire un fichu métier : bourrer toute la journée la gueule ardente d'un four, quand ce n'est pas « piquer les bouilleurs », c'est-à-dire rester allongé pendant des heures, dans un boyau de tôle encore chaud, à détacher des parois, avec un ciseau et un marteau, la croûte de calcaire déposée par l'eau bouillante.

C'est certainement cela qui donne à M. Flatters la pépie.

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Le 13e en littérature

Quartier Croulebarbe

Robespierre

par
Henri-Jacques Proumen

Il pouvait avoir cinq ans, ce petit Riquet de la rue Croulebarbe. On lui en eût donné quatre tout au plus, tant il était fluet Son pauvre petit corps se dandinait sur deux longues pattes de faucheux qui prenaient assise dans deux godasses démesurées...

(1932)

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L'octroi de la porte d'Italie

Le drame de Bicêtre

par
Eveling Rambaud et E. Piron

Grâce à l'or du faux baron de Roncières, Paul apporta l'abondance dans la maison de la rue du Moulinet.
On y fit une noce qui dura huit jours.
Perrine avait déserté son atelier de blanchisseuse. Elle tenait tête aux deux hommes, le verre en main.

(1894)

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De la ruelle des Reculettes au passage Moret via la ruelle des Gobelins

Le faiseur de momies

par
Georges Spitzmuller et Armand Le Gay

Il était arrivé à l'angle pointu formé par la manufacture des Gobelins où la voie bifurquait ; à droite la rue Croulebarbe continuait, à gauche c'était la ruelle des Gobelins.

(1912)

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La Butte-aux-Cailles

Coeur d'enfant

par
Charles de Vitis

— Voyons d’abord du côté de la Butte-aux-Cailles, pour tâcher de trouver un logement.
Jacques connaissait l’endroit pour y être venu avec Fifine, une fois ou deux, du temps qu’il vivait chez ses parents.
C’était un quartier misérable situé à proximité de la place et du boulevard d’Italie ; on y arrivait par la rue du Moulin-des-Prés.

(1899)

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La Butte aux-Cailles

Les Loups de Paris

par
Jules Lermina

Il est sur la rive gauche de la Seine, au-delà de la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange, sauvage...

(1877)

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En remontant le boulevard de l'Hôpital

La petite Miette

par
Eugène Bonhoure

Ce jour-là, 3 octobre 1886, le train express de Bordeaux — deuxièmes et troisièmes classes — avait eu plus d'une heure de retard et le service de l'arrivée s'en ressentait...

(1889)

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Saviez-vous que... ?

L'École Estienne est installée à son emplacement actuel depuis novembre 1889 mais n'a été inaugurée que le 1er juillet 1896 par le président de la République, M. Félix Faure.

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En 1921, le maire du 13ème arrondissement était M. Guerineau. Il possédait une usine de céramique dont les bâtiments s'étendaient du numéro 69 de la rue du Gaz au numéro 172 de l'avenue de Choisy. Cette usine brûla le 26 octobre 1921.

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La rue Duméril s'appela rue du Gros-Caillou au XVIIè siècle, puis fit partie de la rue du Marché-aux-Chevaux. Son nom actuel lui fut donné en 1865 en l'honneur de Constant Duméril, naturaliste (1774-1860). La rue ne communique avec le boulevard que par un escalier.

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En 1865, les frères Goncourt passaient une journée dans le 13e :
« Jeudi, 16 mars. — Nous avons passé la journée chez Burty, rue du Petit-Banquier, dans un quartier perdu et champêtre, qui sont le nourrisseur et le marché aux chevaux. Un intérieur d’art, une resserre de livres de lithographies, d’esquisses peintes, de dessins, de faïences ; un jardinet ; des femmes ; une petite fille ; un petit chien, et des heures où l’un feuillette des cartons effleurés par la robe d’une jeune, grasse et gaie chanteuse, au nom de Mlle Hermann. Une atmosphère de cordialité, de bonne enfance, de famille heureuse, qui reporte la pensée à ces ménages artistiques et bourgeois du dix-huitième siècle. C’est un peu une maison riante et lumineuse, telle qu’on s’imagine la maison d’un Fragonard. »

L'image du jour

Percement de l'avenue des Gobelins (1868)

La vue est prise de la place d'Italie dont on abaisse le niveau de près de deux mètres pour la pente de la nouvelle avenue soit moins forte. La construction métallique à droite, c'est le marché couvert des Gobelins. Il fonctionnera jusqu'à la fin du siècle avant d'être remplacé par le marché Blanqui. Avec l'ouverture de la rue Primatice, le marché couvert sera coupé en deux. La partie côté Gobelins sera démolie ; la partie côté boulevard de l'Hôpital subsistera jusqu'aux années 1970.  ♦